• Construire notre identité en travaillant à notre sanctification

    Un article d'Alain LEDAIN

    En introduction de cet article, lisez la page : Relation et différenciation : deux clés pour se construire 

    L’identité se révèle dans la rencontre de la différence. La différence nous identifie. C’est l’aspect que nous allons principalement développer dans ce qui suit.

    Une lecture du premier chapitre du livre de la Genèse montre que Dieu sépare, différencie pour identifier : « 4 Dieu […] sépara la lumière des ténèbres. 5  Il appela la lumière : “jour” et les ténèbres : “nuit” [...] 6 Et Dieu dit : Qu'il y ait une étendue entre les eaux pour les séparer. [...] Dieu fit l'étendue. Il sépara les eaux d'en-dessous de l'étendue des eaux d'au-dessus. [...] 8 Dieu appela cette étendue : “ciel”  [...] 9 Et Dieu dit : Je veux que les eaux d'au-dessous du ciel se rassemblent en un seul endroit afin que la terre ferme paraisse [...] 10  Dieu appela “terre” la terre ferme, et “mer” l'amas des eaux… 14 Dieu dit : Qu'il y ait des luminaires dans l'étendue du ciel, pour séparer le jour d'avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années ; »

    La formule « chacun selon son espèce » (ou « chacun selon leur espèce ») utilisée aux versets 11, 12, 21, 24 et 25 marque aussi la distinction :

    « 11 Puis Dieu dit : Que la terre produise de la verdure, de l'herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce… Et cela fut ainsi. 12 La terre produisit de la verdure, de l'herbe portant de la semence selon son espèce, et des arbres donnant du fruit et ayant en eux leur semence selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon… 24 Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et cela fut ainsi. 25 Dieu fit les animaux de la terre selon leur espèce, le bétail selon son espèce, et tous les reptiles de la terre selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon. »

    L’acte de création part du chaos indifférencié, informe – le tohu bohu – pour aller vers l’hétérogénéité où chaque élément prend sa place en se différenciant et en prenant une limite, une fonction, une identité propre.
    L’œuvre de différenciation commencée par le Créateur s’est poursuivie par l’homme qui nomma tous les animaux… y compris le serpent qui fut fort jaloux de ne pas être le vis-à-vis de l’homme et entra en inimitié avec la femme ! (mais là, c’est un autre thème…)

    C’est ici qu’il est intéressant de relier sainteté et construction de l’identité. Le mot « saint », kadosh, renferme au moins deux significations majeures :

    1 – Il renvoie aux notions de perfection, de plénitude, d’unité, d’achèvement, d'intégrité.
    L’inverse se traduit par la dispersion, l’éclatement, la tiédeur dans les engagements, le manque d’unité intérieure : entre la tête et le cœur d’une part, les paroles et les actes d’autre part. 

    2 – Il signifie aussi séparé, distingué, différencié, mis à part pour un but particulier.

    Pour l’homme, « être saint » signifie donc et entre autre de se distinguer des différentes catégories de la création, notamment de l’animal, en partie caractérisé par la pulsion et l’instinct. Être saint, c’est bannir de sa vie tout ce qui est confus, mélangé, hybride, non distinct, non séparé, impur. C'est être un, entier parce que séparé, différencié.

    Pourquoi, dans l’Ancien Testament, le porc est-il un animal considéré comme impur ? Pour des raisons sanitaires ?... Pas du tout. Parce qu’il est le symbole de l’hybridité. (Lv 11 : 7 : « Vous tiendrez pour impur le porc parce que, tout en ayant le sabot fourchu, fendu en deux ongles, il ne rumine pas. » Dt 14 : 8a : « Vous ne mangerez pas le porc, qui a la corne fendue, mais qui ne rumine pas : vous le regarderez comme impur. »)

    La loi mosaïque avait pour fonction pédagogique de garder le peuple de Dieu du mélange, de la confusion dans chaque domaine de l’existence. Exemples :

    Lv 19 : 19 : « […] Tu n'accoupleras point des bestiaux de deux espèces différentes; tu n'ensemenceras point ton champ de deux espèces de semences; et tu ne porteras pas un vêtement tissé de deux espèces de fils. »
    Dt 22.11 : « Tu ne porteras point un vêtement tissé de diverses espèces de fils, de laine et de lin réunis ensemble. » (La laine est un matériau d'origine animale alors que le lin est d’origine végétale.)

    Chaque catégorie de la création devait être distinguée.

    La sainteté est un projet, une identité en devenir (« vous serez saints » --> emploi du futur - Lv 19 : 2 et 1 Pi 1 : 15-16) qui s’effectue, depuis la naissance, notamment à partir des étapes de différenciation suivantes :
    (Dans ce qui suit, c'est très volontairement que je mêle les aspects spirituel et humain.) 

    - Acquisition d’une identité vivante distincte de l’espèce animale ;

    L’animal agit par instinct, par impulsion alors que l’homme est un être de culture doué de pensée, de raison, de contrôle, d'intériorité. Le risque de confusion est d’autant plus à craindre qu’il existe entre l’homme et l’animal une proximité évidente : ils ont été créés le même jour de la même matière : la poussière du sol (Gn 2 : 7 et 19).

    L’animal ne connait pas la culpabilité, il est amoral (il ne connait pas la distinction du bien et du mal) et ne supporte pas le manque. L’homme qui se conduit comme un animal tombe dans la perversion et pense que tout lui est dû… à l’instant !

    - Prise de conscience de l’identité sexuelle entraînant le deuil de la bisexualité et de l’androgynie. (Un androgyne est un être humain dont l'apparence ne permet pas de savoir à quel sexe il appartient.)

    Comme toute personne EST son corps, le genre, masculin ou féminin, doit être construit conformément au sexe.
    Illustration : Dt 22 : 5 : « Une femme ne portera point un habillement d'homme, et un homme ne mettra point des vêtements de femme; car quiconque fait ces choses est en abomination à l'Eternel, ton Dieu. »

    - Prise de conscience de la différence des générations (identité historique). Les généalogies de la Bible rappellent que tout homme est inscrit dans une lignée qui le situe dans une succession de générations.

    Je me demande dans quelle mesure notre méconnaissance de l’histoire de l’Eglise ne nous handicape pas dans la construction de notre identité spirituelle…

    - Entrée dans une destinée singulière, un appel, une vocation non interchangeable avec celle d’un autre : « Dieu m’a créé pour un service précis. Il m’a confié un travail qu’il n’a confié à personne d’autre. » (John  Henry Newman)

    Dans la Bible, le nom (donc l’identité) révèle le projet de Dieu pour la personne. Voici trois exemples :
    Abram (Père éminent) devient Abraham (Père d’une multitude). (Gn 17 : 3-6)
    Jacob (talon ou supplanter, tromper) devient Israël (Il lutte avec Dieu). (Gn 32 : 28)
    Simon devient Pierre. (Jn 1 : 42)

    Jalouser les qualités ou les dons d’un autre, c’est vouloir entrer dans une vocation qui n’est pas la notre.

    A l’inverse, voici quelques exemples de manque de « sainteté / séparation » :

    - Lorsqu’un homme confond sa femme  et sa mère, il y a confusion des fonctions. De même, lorsqu’un père est le copain de son fils ou une mère la copine de sa fille.

    - Lorsqu’un homme ou une femme place son enfant dans une position de confident ou lui demande de combler ses manques affectifs, il y a inversion générationnelle : l’enfant est placé dans une position de thérapeute, de parent.

    - Lorsqu’il y a inceste, il y a une confusion générationnelle, un mélange des différentes places et fonctions à l’intérieur de la famille. Quand un homme s’unit à sa fille, il mêle les fonctions de père et d’amant.

    - Dans la zoophilie, une déviance frappée d’interdiction, il y a confusion entre l’humain et l’animal. (Lv 18 : 23)

    L’homme ne doit pas régresser vers l’animal ; il ne doit pas être inféodé à ses pulsions, de quelque nature qu’elles soient (sexuelles, consommatrices, alimentaires, meurtrières…). Contrairement à l’animal, il doit se contrôler et pouvoir renoncer à la satisfaction immédiate de ses besoins – et de ses désirs – en tenant compte de l’existence d’autrui.

    Contrairement à l’animal, l’homme est un « être en devenir » : il est formé le sixième jour mais est appelé à la perfection du septième jour.

    Exprimé en termes numériques : La « sainteté / différenciation » est une étape menant l’homme du chiffre 6, chiffre de l’animal et de la bête de l’apocalypse (666) – donc chiffre de l’animalité et de l’imperfection –, au chiffre 7 de la « sainteté / plénitude ».

    Au plan naturel, on constate que l’homme est perfectible. Il tire parti de ce qu’il apprend, l’améliore et le transmet ; ce qui n’est pas le cas de l’animal.

    Au plan spirituel, la « sainteté / différenciation » n’est qu’une étape, la suivante étant la « sainteté / perfection » ou « sainteté dans toute votre conduite » (1 Pi 1 : 15). Jésus dira : « Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5 : 48) faisant ainsi écho à Lv 19 : 2b « Soyez saints, car je suis saint, moi, l'éternel, votre Dieu. »

    Contrairement à ce qu’affirme une certaine pensée spiritualiste, la sainteté nous fait entrer dans notre vraie humanité.

    Enfin, pour clore cette partie, je veux encore ajouter deux points.

    Le premier, c'est que l’idée de différence peut fort bien se conjuguer avec celle d’égalité. Egalité n’est pas égalitarisme. L’égalitarisme nie les différences et tente de les effacer, parfois par jalousie. Quand le serpent affirmait « vous serez comme Dieu » (Gn 3 : 5), il proposait l’indifférenciation entre le Créateur et la créature, il proposait de refuser l’altérité divine.

    On peut encore penser à Babel, ville d’une période historique pendant laquelle « Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables. » (Gn 11 : 1)

    Il n’est donc pas inutile de s’interroger sur le rôle des médias et d’une certaine élite intellectuelle tentant d’homogénéiser les pensées et les comportements. Parallèlement, on pourra regretter l’homogénéisation produite par nos sociétés de consommation (produits standardisés, enseignes internationales telles Mac Do aux quatre coins de la planète).

    Le deuxième point, c'est la nécessité d’être libérés de la peur de la différence ; autant de celle de notre prochain que de celle induite par le non-conformisme social auquel nous sommes appelés.

    Être saint, c’est entre autre mettre de la distance entre soi et l’impureté de la fusion-confusion, indifférenciation-homogénéisation-conformisme-amour du même.

    A ce point, nous avons compris que notre identité – vivante et humaine, sexuelle, historique et porteuse d’une vocation – doit s’inscrire dans le processus appelé « sanctification / différenciation ».

    « Pour être identifié, il faut être séparé » ou « Pour être identifié, il faut être sanctifié ».

    Dans l'ancienne alliance, la fonction séparatrice était assuée par la loi mosaïque.

    Au plan spirituel

    Ce qui est vrai au plan des individus l’est au plan d’un peuple : « Vous serez saints pour moi, car je suis saint, moi, l'Éternel ; je vous ai séparés des peuples, afin que vous soyez à moi. » (Lv 20 : 26) Une fois encore, sainteté et séparation sont liées dans ce texte. Homogénéité, conformisme social et mimétisme sont les ennemis de la sanctification. En conséquence, le peuple de Dieu doit être le premier à sortir des pensées uniques, des consensus, des comportements « panurgiques », des imitations et des modes.

    Depuis la nouvelle alliance, a été révélé que la loi et ses commandements n’étaient que l’ombre des choses à venir, la réalité étant en Christ (Col 2 : 17). Néanmoins, la loi n’a pas été abolie mais accomplie par Jésus-Christ (Mt 5 : 17-18) dont nous partageons la vie. Sous le régime de l’Esprit, la loi est gravée dans nos cœurs.

    En tant que communauté, nous sommes devenus « une race élue, [un sacerdoce royal,] une nation sainte, un peuple acquis » (1 P 2 : 9).

    En tant qu’individus, les croyants sont appelés les saints (Ep 1 : 1 / Col 1 : 2)  mais ils doivent rechercher la sanctification de l’Esprit (Heb 12 : 14) qui consistent en la séparation d’avec le monde.

    En effet, l’apôtre Jean écrit dans sa première épître : « 15 N'aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui ; 16 car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair [les mauvais désirs qui animent l’homme livré à lui-même], la convoitise des yeux [la soif de posséder ce qui attire les regards], et l'orgueil de la vie [l’orgueil qu’inspire les biens matériels – réussite, statut social], ne vient point du Père, mais vient du monde. » (1 Jn 2)

    Etre saint, c’est être à part, ne pas « être comme les autres », ne pas emprunter les autoroutes du monde, suivre le Christ dans le chemin qu’il trace avec nous sans attendre que les masses valident nos choix et nos créations de vie.

    Comment parvient-on à cette séparation d’avec le monde ? Comment triompher du monde ? En naissant de Dieu par la foi en ce que « Jésus est le Fils de Dieu » (1 Jn 5 : 4-5).

    La « sainteté / séparation » est nécessaire parce qu’elle permet la relation menant à la Vie.

    L'apparition de la vie relationnelle nécessite séparation, distinction, différenciation. L’amour véritable, qui est le lien de la perfection (Col. 3 : 14), est une rencontre entre des êtres entiers parce que distingués, défusionnés.

    Sous un autre angle : Reconnaitre et vivre la différence, c’est admettre que je ne suis pas complet, que l’autre a quelque chose que je n’ai pas. Parce que nous ne sommes pas complets et que nous sommes séparés, il peut y avoir circulation, don, partage et donc amour entre nous.

    Etant appelés à l’amour pour Dieu et le prochain, nous sommes appelés à la sanctification sans laquelle il n’y a pas de véritable amour.

    Une parenthèse…

    De ce qui précède, il est clair que la fusion n'est pas l'idéal de la relation : la (con)fusion est la mort de la relation. C’est tout le problème de la codépendance où l’on en arrive à exister que par un autre. [1] Quand je suis en relation avec quelqu'un, si j'abolis toute distance et toute différence, j'étouffe et je détruis celui avec qui je suis en relation.

    Il faut laisser « de l’espace entre soi et autrui… pour que le Tout Autre – Dieu source de tout amour – puisse s’y déployer de tout son ‘poids’, car tel est le sens premier de la ‘gloire’ dans la Bible hébraïque. » (selon Lytta BASSET)

    Il s’agit d’être engagé dans nos relations proches mais tout en restant nous-mêmes et en gardant une distance émotionnelle. Ainsi, notre compassion ne doit pas nous amener à « attraper » les angoisses, les anxiétés, les tristesses ou les colères de nos proches. Notre engagement vis-à-vis d’autrui ne doit pas aller jusqu’à empiéter sur sa responsabilité de la gestion de sa vie.
    (Ce dernier paragraphe est inspiré du livre déjà cité de Jeanne Farmer.)

    Sans doute, faut-il mentionner ici les relations exclusives qui peuvent mener aux relations dépendantes et dont notre liberté en Christ exige que nous nous en dégagions.

    La codépendance ou dépendance affective amène à sacrifier sa liberté, son identité personnelle et à enfreindre le premier commandement qui est de mettre Dieu au premier rang avant toute autre personne. Le remède à cette maladie qui ronge les forces vives de l’âme passera par le détachement affectif accompagné, selon le cas, par la séparation physique. Ce détachement, parce qu’il sera accompagné d’une vive douleur d’un vide affectif, requerra absolument l’aide de Jésus. La solitude et le silence remplis par la présence de Jésus permettra de retrouver son identité personnelle et de se retrouver soi-même.
    Source : http://www.lumenc.org/maldependanceaff.php

    Fin de la parenthèse.

    Conclusion

    La sainteté est plus qu’une question de moralité. Si notre comportement est différent de celui de notre entourage, c’est que nous sommes « à part » : nous partageons la vie du Christ par le Saint-Esprit. Il nous donne une nouvelle identité ; nous sommes de nouvelles créatures.

    Travaillons à notre sanctification en nous dépouillant de notre vieille nature et en revêtant la nouvelle pour une identité pleinement établie et des relations interpersonnelles renouvelées.

    Source :

    Cet article est une relecture chrétienne et très partielle du livre de Moussa Nabati « Ces interdits qui nous libèrent – La Bible sur le divan ».  L’auteur est psychanalyste, thérapeute, docteur en psychologie de l’université de Paris et auteur de plusieurs autres ouvrages dont « Le bonheur d’être soi » ayant reçu le prix Psychologies 2007.

    De religion juive, il développe une facette importante – mais une facette seulement – de la sainteté. Il m’a semblé intéressant de reprendre en partie son analyse en la reliant à la construction de l’identité ; d’autant que c’est un thème que j’avais  partiellement abordé dans l’article « Qu'est ce que l'homme ? Individu ou Personne relationnelle ? – Définition d’une anthropologie biblique chrétienne ».

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