• Débat autour du mariage homo – Lettre à une amie

    Un article des Veilleurs des Ardennes

    Chère amie,

    J’ai vraiment eu du mal à trouver du temps pour répondre sur le fond au mail que tu m’as envoyé en avril. J’essaie de le faire maintenant.

    Je reviens sur le mail d’avril et sur le débat autour du mariage homo, ses présupposés, ses conséquences. Même si la loi  a été votée, promulguée, son contexte et l’action gouvernementale qui s’ensuit restent pour moi problématiques et toujours d’actualité.

    Le premier point sur lequel je suis amené à réagir, c’est celui de la question de la dignité des couples homosexuels qui amène les promoteurs de la loi, comme par incantation et de façon quasi obsessionnelle, à soupçonner l’homophobie chez quiconque viendrait discuter les intentions et/ ou l’action du gouvernement sur ce sujet et sur ce qui gravite autour. La chasse à l’homophobie est une priorité gouvernementale, on le sait ; et ton mail d’avril  n’échappe pas, à mon avis, au procès d’intention. Bien sûr, les choses furent écrites sous le coup de l’émotion et aussi sûrement d’une certaine colère ; mais le mot « homophobie » y revient plusieurs fois comme un anathème pour fustiger une position indéfendable voire immonde sur le sujet.

    Je soutiens pour ma part que l’on peut envisager de discuter de l’homosexualité comme n’étant pas foncièrement égale à l’hétérosexualité sans pour cela n’avoir aucune intention de nuire aux personnes homosexuelles et en les respectant complètement dans ce qu’elles sont et dans ce qu’elles vivent. Par conséquent, je conteste (et je vais expliquer pourquoi) l’expression (posée aujourd’hui comme un dogme qu’il est interdit d’effleurer) d’égale dignité des couples (on trouve cette expression, par exemple, dans le numéro de Témoignage chrétien du 14 décembre 2012, dans l’article que tu m’as transmis- « Mariage pour tous, un progrès »- et que tu as distribué à la sortie de l’église). L’article, après avoir rappelé que « l’homosexualité a été persécutée ou opprimée depuis de longs siècles », dit que celle-ci est « une orientation sexuelle aussi légitime et digne que l’hétérosexualité ».

    Je vais paraître chicaner, mais la notion de dignité ici utilisée me paraît impropre dans son usage. Il est vrai que ce terme est polysémique et qu’on l’emploie aujourd’hui à toutes les sauces. On parle de vie « digne d’être vécue », on veut pouvoir mourir « dignement », on va parler de la dignité d’un revenu. Le sens n’est pas le même quand on parle de la dignité de la personne. Dans les premiers exemples cités, la dignité désigne les conditions matérielles d’existence ; dans le sens second (qui est volontiers celui que philosophiquement j’embrasse), il ne s’agit plus de conditions relatives, mais de la valeur inconditionnelle, absolue et incomparable de la personne. Ce sens est celui défini par Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs ; et il est sensiblement différent de celui, emprunté à la philosophie utilitariste anglo-saxonne qui définit l’idée de dignité à partir de l’utilité ou de l’utilisation que l’on peut faire d’une chose ou avoir avec quelqu’un[1].

    Parler de la dignité des personnes homosexuelles, cela, comme pour quiconque, ne se discute pas. Parler d’égale dignité des couples, c’est jouer sur une ambivalence. Un couple est par essence relatif, puisqu’il est relationnel (Kant parle du caractère relatif de nos inclinations ou de nos sentiments). Ce n’est jamais une réalité absolue. Le terme de dignité ici employé n’est pourtant pas anodin, car il n’est pas complètement indépendant de la conception kantienne ci-dessus rappelée.  Autrement dit, insidieusement, tout en parlant d’une situation particulière et relative (le couple homo comme le couple hétéro), on infère l’idée qu’il y aurait là quelque chose d’absolu, d’intouchable, comme relevant du sacré. Ainsi, discuter cela serait porter atteinte au dogme de l’intouchabilité de la réalité des sentiments personnels, porter atteinte à la dignité de la personne et blasphémer contre l’individu et sa liberté sacro-sainte.

    C’est mal comprendre la réalité du couple qui n’est jamais un absolu mais plutôt une réalité relative par essence. Pour autant, la réalité de la relation homme-femme n’ouvre pas aux mêmes possibilités que celle de l’union homosexuelle qui, comme tu le dis (et c’est aussi la thèse de Besson dans son livre Catholiques et homosexuels, sortir de l’impasse), peut avoir sa fécondité. Ces réalités ne sont pas les mêmes et ne sont pas forcément comparables. Je conteste aussi l’idée d’égale légitimité. Qu’est-ce à dire ?

    Si être en couple, c’est éprouver des sentiments, des pulsions, des désirs, et de là, entrer en relation de réciprocité, j’en conclurai que tout sentiment est légitime, et que toute relation a sa valeur intrinsèque et incontestable. Cependant, toutes les relations n’ont pas forcément la même portée.  Sans considérer que le couple homme-femme serait spontanément bon, saint, la particularité de cette relation se distingue de toute autre forme de relation à mon avis. De l’homme et de la femme peut jaillir l’excès (au sens étymologique d’ex-cedere) : il y a quelque chose qui « marche avant » eux et qui « marche après » eux, qui les pré-cède et qui peut leur suc-cèder. C’est de la fécondité biologique que je parle ici. Sans l’absolutiser, celle-ci n’est pourtant pas un fait anecdotique. Je sais que la fécondité peut être symbolique et plurielle ; la génération n’est cependant pas un fait accidentel de la relation. Ce quelque chose qui nous excède, c’est la vie dont nous ne sommes pas maître (et je ne mets pas encore Dieu là-dedans ; je le laisse tranquille !). Si « nature » qui vient du latin natus, signifie « naître », la naissance humaine ne se fait pas en dehors de ce fait profondément naturel et culturel à la fois qui est d’être le résultat du jaillissement de cette altérité première, sexuée (séparée, étymologiquement) qui permet une naissance naturelle première ainsi qu’une naissance seconde puisque l’on perçoit intuitivement qu’idéalement, cette altérité (qui n’est pas une radicale étrangèreté de l’homme et de la femme) nous a tous individuellement structuré (ou manqué) dans la présence (ou l’absence) de nos parents.

    De ce fait, il n’y a pas égalité de situations. D’un point de vue individuel, émotionnel, sentimental (dans l’attachement et la réciprocité à l’autre), on peut concéder cette égalité ; mais d’un point de vue objectif, c’est-à-dire si l’on considère la réalité (la chose) qu’est le couple homme-femme,  j’y vois une spécificité inassimilable à quelque autre forme de relation.

    On me dira que je fonde mon argumentation sur un fait brut de la nature, à savoir que la femme peut enfanter, ce qui serait un argument passablement « animal ». Mais je ne suis pas sans savoir qu’une femme n’est que rarement féconde (24 h par mois, pendant le processus d’ovulation). Autrement dit, elle est très souvent « stérile » au sens physique du terme. Ce n’est pas la fécondité naturelle nécessaire qui fonderait la légitimité du couple homme femme ; c’est sa possible ouverture à plus que les deux (à savoir la vie) qui en fait une réalité inassimilable. Cela dit, encore une fois, non pas pour idéaliser, mais pour insister sur la spécificité, la différence de cette situation qu’est l’union de l’homme et de la femme. Rendre justice au réel, appeler un chat « un chat », voilà le sens profond de ce qui est juste et vrai. Dire que tout est équivalent et que tout est pareil, voilà ce qui est injuste. C’est en ce sens que je dis que le couple homo et l’union homme-femme n’ont pas la même « légitimité » (lex-legis, en latin, désigne la loi et l’idée de justice ; par mon propos, j’essaie de m’ajuster au réel).

     Pour ce qui est du « mariage », le Code civil de 1804 ne s’appuyait pas sur une réalité religieuse d’abord mais sur un fait « naturel », à savoir que l’union d’un homme et d’une femme (deux être bien imparfaits comme le dit Musset à la fin de  On ne badine pas avec l’amour) peuvent donner naissance, engendrer (c’est le sens originel du mot « parent », qui vient du latin pario, « générer »). Le Code civil ancien ne faisait qu’instituer la responsabilité des époux l’un envers l’autre et envers la potentielle progéniture vis-à-vis de laquelle ils étaient déjà juridiquement responsables. Autrement dit, ce qui était institué, c’était un lien d’ob-ligation (expression pléonastique), notamment envers les plus fragiles, à savoir, dans l’ordre, la femme et l’enfant ; pas essentiellement des sentiments privés.

    Aujourd’hui, le terme de « parent » a profondément changé de sens : on parle à toutes les sauces de « parentalité », faisant sens cette fois vers la fonction qu’ont les époux et non plus vers l’altérité sexuée fondatrice qui permet la génération. Or, une fonction est parfaitement interchangeable. Comme tu le disais, un homme peut être maïeuticien, une femme chauffeur de camion. Ton fils peut avoir appris à l’école, comme tu me le disais dans un mail,  que le rose était une couleur de fille (par parenthèse, les choses seraient peut-être différentes si son frère avait été une sœur : pour ma part, je n’ai rien forcé mais suis obligé de constater que le comportement de ma fille diffère sensiblement de celui de ses frères, même si, parmi ceux-ci, certains sont hyper sensibles ou ont même fait de la danse…) ; beaucoup de choses sont construites, mais on ne construit ni ne se construit jamais à partir de rien. En ce qui concerne le fait d’être parent, ce n’est pas seulement la fonction, ce que je  « fais » qui me définit comme  tel. Si c’était le cas, pourquoi être deux en effet, pourquoi un homme et une femme ; pourquoi pas une équipe éducative, etc.

    J’ai bien entendu l’argument que tu as développé et qui est de dire que le droit français protège de façon exagérée le lien biologique. Sans vouloir le défendre comme un lien absolu (Dark Vador le méchant était bien le père indigne du sauveur Luc Skywalker que ce dernier aura dû finir par terrasser !), le lien naturel à l’enfant ne peut être ignoré. Affirmer, comme le fait la ministre de la Justice  que la « parentalité » [2] devient un fait social, culturel et choisi, c’est tomber à mon avis  dans un excès.

    Avant, dans le mariage, ce qui était juridiquement fondateur, ce n’était pas l’état ou l’intensité du sentiment amoureux ; c’était la possibilité d’être parent. Cela concerne la société qui a son mot à dire en ce qui concerne la perpétuation de ce qu’elle est (sans ingérence non plus, mais en terme de protection de la famille).  Avec la loi nouvelle, ce qui est fondateur, c’est l’ordre du sentiment et la reconnaissance de toute forme d’inclination amoureuse. Pour le coup, l’Etat devient très intrusif et  outrepasse son rôle qui est d’envisager le citoyen dans sa généralité et l’homme et la femme dans leur union particulière. S’intéresser à la singularité de la situation sentimentale, c’est donner à la loi un grand pouvoir. Vouloir changer les mentalités sur ce point peut légitimement laisser craindre une volonté d’emprise totale quoique douce et humaine  en apparence et dans ses intentions. Du point de vue des citoyens enfin, c’est penser que le droit doit nous rejoindre jusque dans la singularité de nos désirs. Cela peut ouvrir la porte à une pluralité de revendications délirantes pour satisfaire la démesure de nos désirs qui, par définition, sont sans limite. [3]

    Je ne veux pas faire injure aux personnes homosexuelles ; je tiens seulement à redire la spécificité de la famille et de son fondement (l’altérité sexuée, un père, une mère). Les modèles familiaux sont multiples, d’un point de vue ethnique, culturel, existentiel, je ne suis pas sans le savoir. Toute famille humaine est bien imparfaite. Il n’empêche que, même si on a été élevé par ses grand-mères ou toute autre situation, nous n’avons qu’un père et qu’une mère ; et c’est bien sur ce fait naturel que l’on peut souhaiter que se construise une existence, y compris dans la recherche d’un père et :ou d’une mère  symboliques.

    Les homosexuels ne pourraient-ils pas jouer pleinement ou symboliquement ce rôle de parents ? Je crois que l’on peut avoir été élevé par deux pères et être équilibré ; mais je crois aussi que dans cette situation quelque chose (ou plutôt quelqu’un) aura manqué ; de même que, sans faire offense aux enfants de divorcés, on peut dire que cette situation, en général, laissé des blessures plus ou moins profondes. Il n’y a pas de papa et de maman idéale ; on peut reconnaître et même donner une reconnaissance juridique à des situations familiales plurielles ; mais uniformiser le réel sur la base de la conception des adultes qui veulent que tout revienne au même, je dis que c’est un déni de réalité. Idéalement, sans être idéalisant, un enfant a besoin de son père et de sa mère vivant leur relation si possible dans la paix et dans la stabilité.

    Etre parent ne se réduit pas au seul fait de remplir une fonction, de changer les couches ou de sortir les poubelles (pas plus qu’il ne se réduit au seul fait d’être géniteur). Il y a une altérité fondatrice qui échappe aux époux eux-mêmes parce qu’elle relève du mystère. Le mystérieux n’est pas l’occulte ; il est ce qui ne cesse de m’étonner et ce que je n’en finirai jamais de comprendre. Tout être est pour quiconque un mystère, je l’accorde ; et je suis moi-même pour moi-même un mystère. Mais l’altérité homme/ femme dans la relation ne relève pas que de la différence génitale ; elle relève aussi de l’altérité ontologique. Je ne veux pas essentialiser, absolutiser ou réduire la femme dans un rôle (comme Beauvoir le signifiait dans le Deuxième sexe) ; pas plus, pas moins pour l’homme. Mais cette distinction sexuée, naturelle a des incidences psychologiques, émotionnelles, intellectuelles, spirituelles évidentes si bien que dans mon être au monde, être homme ou être femme n’est jamais indifférent. Je ne dis pas que l’homosexuel nie la différence (l’homosexualité masculine n’est pas le lesbianisme) ; mais j’affirme la polarisation essentielle (et non accidentelle) du féminin et du masculin dans la définition de notre identité, ce qui forcément a une incidence dans la nature de nos relations.

    Dans Ethique et Infini, Lévinas pensait la relation homme/femme de la façon suivante : ce qui en l’autre sexe se cherche (entre le masculin et le féminin), ce n’est pas « un autre attribut en l’autre », mais un « attribut d’altérité ». Soyons précis : l’être humain est un être de désir. En ce sens, nos relations humaines sont par essence des relations d’êtres de désir à d’autres êtres de désir. On peut dire que, selon Lévinas, toute relation inter-humaine est une érotique (qui me convoque dans ma responsabilité et m’amène à discerner envers quiconque ce que je peux donner ou recevoir). Cela dit, dans la pluralité de nos relations, il y a une spécificité de l’opposition du féminin et du masculin ; une polarisation. La polarité n’est pas un positionnement absolu (il y a toujours plus au nord ou plus au sud que moi). Mais il n’y a de nord que par rapport à un sud. Cette opposition polarisée, que je le veuille ou non, me fonde physiquement mais aussi métaphysiquement. John Gray l’Américain a très bien signifié cela, sur la base de sa très riche expérience de thérapeute de couples. Cette différence entre les hommes et les femmes est relatée dans son livre Les hommes viennent de Mars et les femmes viennent de Venus. Mme Codalen, psychanalyste, répond dans son ouvrage Toi mars, moi Venus, ou le contraire que le propos de Gray est inepte et que nous sommes universellement des êtres de désir ; voilà ce qui indistinctement nous constitue. Pourtant, même si le propos de Gray peut friser la caricature ou paraître schématique ; même si aucune relation ne se fait sur la base d’une technique de communication, l’intuition et l’exposé de l’auteur américain n’est pas hors de sens. La féminité et la masculinité ne se réduisent pas à la génitalité et ont une incidence décisive dans mon rapport au réel, dans mon être-au-monde.

    Qu’en est-il de cette universalité de l’être humain ? L’égalité de condition est une chose indiscutable. Elle est un acquis de la pensée moderne et contemporaine. Cependant, elle n’est pas sans risque si on la comprend comme égalité des conditions (au pluriel). C’est Hannah Arendt qui, dans son texte Les Origines du totalitarisme au tome I (Sur l’antisémitisme), explique que « l’égalité des conditions,[est] à coup sûr un impératif fondamental de justice, [et] aussi l’une des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de l’humanité moderne » (ch.3 p.103-104 édition Points). Elle explique en effet que  « l’égalité exige que je reconnaisse tout individu, quel qu’il soit comme mon égal », si bien que des « conflits entre des groupes différents qui (…) refusent de se reconnaître réciproquement cette égalité de base » ont revêtu « des formes si effroyables ». Ce qu’elle veut dire, c’est que le XX °s. a connu de grandes entreprises de nivellement. Cela est un effet pervers d’une notion –noble initialement- qui est celle d’égalité. L’égalité universelle ne peut ni ne doit être une négation des particularismes (Hegel avait déjà signifié cela à la remarque du §209 des Principes de la Philosophie du Droit). L’égalité de droit n’est pas l’égalité de fait ; cette dernière étant  impossible à obtenir vu que, d’un point de vue concret, les différences sont inassimilables. L’uniformisation est un danger. Quoique politiquement la revendication de l’égalité des conditions puisse se justifier, elle est, dans les faits, inaccessible. L’égale dignité des personnes n’est pas l’égalité des situations. Cette fiévreuse revendication d’égalité, Tocqueville l’a parfaitement décrite (Arendt s’inspire beaucoup de Tocqueville) dans son ouvrage La démocratie en Amérique[4] ; le XX° siècle a réalisé dans son caractère le plus abject ce que pouvait être une société uniforme.

    Si je m’en vais sur ce terrain, c’est que l’idée d’un « mariage pour tous », ponctuellement s’appuie sur un tel présupposé d’égalité uniformisante. Le paradigme sur lequel s’appuie l’idée d’un « mariage pour tous » est celui d’une parfaite interchangeabilité des conjoints, sans que la différenciation sexuée ne doive intervenir. Autrement dit, ce qui fonde la nouvelle définition du mariage, ce n’est plus le fait objectif et réel de la possible parenté (entendu au sens de la possibilité de générer puis d’éduquer l’enfant) ; c’est la reconnaissance et la consécration du fait subjectif (même s’il est relationnel, puisque l’on parle bien aussi de couple et de relation) qu’est le sentiment des individus. Même s’il y a réciprocité sentimentale, c’est l’ordre subjectif qui ici fait autorité ; non plus la possibilité objective et excessive de recevoir la vie dans la présence de l’enfant. C’est la famille et l’enfant que l’Etat et la société précédemment protégeait dans l’institution du mariage (c’est aussi cette conception que l’article 16 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 défend) ; aujourd’hui, c’est l’inclination d’individus adultes, certes liés dans la réciprocité, que l’Etat consacre. En effet, comme le disait la Garde des Sceaux, nous changeons de civilisation, nous changeons de référent, de paradigme. A dire vrai, le changement n’est pas d’aujourd’hui, il est profondément ancré dans la mentalité moderne (j’entends depuis la pensée du XVII° siècle) ; la loi actuelle ne fait que rendre effectif, sur ce point, une revendication (qui n’est pas prêt de s’arrêter) qui est de consacrer (jusqu’à la calcination : Giacommetti exprime cela très bien dans ses sculptures) les désirs de l’individu.

    Je ne fustige pas le désir homosexuel. J’insiste en disant que la réalité de sa situation n’est pas la même que celle de l’union d’un homme et d’une femme. C’est cela que le droit continuait de distinguer en reconnaissant la spécificité du mariage à l’union de l’homme et de la femme qui seuls peuvent être parents au sens plénier (naturel et culturel) du terme. Qu’un couple homosexuel se retrouve secondairement en situation d’autorité parentale (puisqu’il aura bien fallu un homme ou une femme pour générer l’enfant), cela ne me gêne pas ; que la loi en prenne acte ad hoc, pourquoi pas. Mais que de façon programmatique la loi dise que le couple homme-femme est comme un couple homosexuel, il y a là une posture idéaliste qui semble porter en elle la haine de la distinction pour imposer l’uniformisation.

    Pour ce qui est de l’adoption, elle s’appuyait jusqu’ici sur la parenté naturelle et première (la présence de parents sexuellement différenciés, même si des dérogations étaient accordées à des célibataires). Cela veut dire que la parenté symbolique prend tout son sens à partir d’une parenté première et naturelle. Mais aujourd’hui, on ne voit plus pourquoi des individus devraient être privés de la possibilité et du bonheur d’avoir des enfants. Le fait naturel est complètement évacué au profit de l’affirmation de la liberté et de l’égalité des individus.

    Le risque d’uniformisation est bien réel. Le « djènnedeure », comme tu dis, y est aussi pour quelque chose. Tu dis que l’appellation d’ « idéologie » est une stigmatisation vaticane, presqu’ignorante du phénomène dans sa complexité[5]. Je prends acte du fait que les « études de genre » sont une nébuleuse complexe qui ouvre à une pluridisciplinarité difficile à étiqueter derrière une conception uniforme. Il n’empêche qu’il y a là ce qu’on peut appeler un paradigme (comme le dirait Kuhn dans la Structure des révolutions scientifiques), c’est-à-dire un cadre de recherche ; et qu’aucun de recherche, à ma connaissance, ne jouit d’une incontestabilité absolue. Que l’on conteste a priori la possibilité d’exister d’un cadre de recherche sans plus approfondir les choses, je comprends que cela puisse irriter ; mais que ce cadre soit discuté voire contesté dans ses présupposés ou dans ses conséquences, quoi de plus légitime intellectuellement ?

    Quand le Vatican met en garde, sur les questions d’identité sexuelle, sur le fait que l’on ait une compréhension exclusivement culturelle, sociale, constructiviste de la sexualité, qu’est-ce qui gêne ? Ce n’est pas parce que c’est le Vatican qu’il n’a pas le droit de réfléchir et de le faire sur des bases anthropologiques ou philosophiques qui ne sont pas forcément celles de la pensée contemporaine constructiviste et relativiste. Quand Favier présente Anatrella (prêtre psychanalyste hostile au gender et à ses conséquences radicales) comme une posture académiquement isolée, est-ce un argument définitif et disqualifiant ?

    Les positions radicales sont toujours gênantes du fait de la fermeture au dialogue qu’elles impliquent ; mais l’ouverture à la discussion n’implique pas qu’il faille comme un mouton tout accepter pour se faire tondre. En ce qui concerne le « djèndeure », on n’en est plus au stade de la simple réflexion ou de l’investigation universitaire. L’actualité pullule d’exemples où la pensée uniformisante s’impose jusqu’au sein des écoles où des familles doivent parfois faire face à des amendes ou à des peines de prison (c’est le cas en Allemagne[6], en Espagne,etc.). En France, on en est seulement au stade de la répression de manifestations pacifistes (je pense au mouvement des veilleurs et au délit de pensée malfamée).

    Je n’ai pas besoin du Vatican pour élaborer une pensée personnelle, même si ses documents me paraissent fort intéressants et plus sage que ce que la presse ou la pensée ambiante veut bien en dire[7]. Que les « études de genre » soit un cadre de recherche, très bien ; mais que cela devienne un principe d’action politique systématique et indiscuté (c’est ce que nous voyons se réaliser depuis plusieurs mois), cela nous inquiète. Nous sommes bien dans la dérive idéologique. Karl Marx est un grand penseur qu’en tant que philosophe, économiste, sociologue, etc. je respecte. Il n’empêche que la base de sa pensée (le matérialisme dialectique) a historiquement donné lieu à des dérives idéologiques. Le Darwinisme a toute sa légitimité scientifique (même s’il n’est pas scientifiquement et rationnellement incontestable). Le darwinisme social et le scientisme ont pourtant légitimé scientifiquement l’horreur nazie. Que des sociologues, des historiens, des biologistes, des médecins des philosophes discutent de la construction de l’identité sexuelle, très intéressant. Par contre, que l’on veuille venir bourrer le crâne de mes gosses dès la grande section de maternelle sur le fait qu’il peut choisir sa masculinité ou sa féminité, dans l’indifférence, je n’ai pas tellement envie de laisser faire ; non par homophobie, mais refus de transformer une hypothèse scientifique –discutable- en dogme sacro-saint de l’individu condamné à être libre, comme dirait Sartre, pour se choisir dans l’Absolu et l’absence de toute détermination initiale. Toute philosophie, si noble soit-elle, n’a jamais valeur de dogme. C’est vrai pour un adulte et pour un élève de 18 ans ; ça l’est a fortiori pour un enfant de 6 ans[8] dont l’éducation incombe en priorité aux parents, ce que semble contester aujourd’hui le gouvernement, pas seulement français.

    Pour finir sur ce volet et pour appuyer scientifiquement mon argument, j’appelle « idéologie » une théorie, logiquement satisfaisante, voire plus rassurante que le réel, (le réel étant toujours trop complexe, imprévisible comme dirait Bergson) et  qui finit par nous couper de la réalité. Ce n’est pas sur l’autorité du Vatican que j’appuie mon propos mais sur la réflexion de Hannah Arendt[9]. Que l’identité sexuelle soit un fait essentiellement culturel dans la construction de soi, je ne l’ai, pour ma part, jamais nié ; à condition que l’on considère (c’est ce que j’avais écrit dans mon premier mail en citant Merleau-Ponty) que le culturel en l’homme n’a de sens que sur la base de la nature qu’il transforme[10]. Autrement dit, en l’homme, la nature sans la culture est une hérésie philosophique (je veux bien contester les partisans du « tout naturel » ou du « tout biologique ») ; la culture sans la nature en est une autre. L’exaltation du « je choisis tout » et d’une liberté absolue pensée comme construite exclusivement à partir de  soi, c’est joli comme idée, mais d’un point de vue éducatif, cela peut s’avérer catastrophique. Là aussi, je contesterai la thèse.

    Le plus étonnant dans cette affaire, c’est que le paradigme constructiviste (via la pensée de Foucault par exemple) qui semble déconstruire et délégitimer toute idée de nature pour renvoyer à la seule idée de choix absolument libre ouvre la porte insidieusement à une nouvelle compréhension de l’idée de nature[11]. Je m’explique : puisque rien ne prédétermine mes actions, mes orientations, mes choix, je suis absolument libre, si bien que, en matière de sexualité, je dois être à l’écoute de moi-même dans le sens d’une totale liberté. Aucune tendance, aucune tension n’est alors anodine ; elle exprime une pulsion qui en soi a toute sa légitimité. Par conséquent, la répression des pulsions devient un fait culturel illégitime. Culturellement n’aura de sens que le fait de cultiver ce que je ressens et d’exalter toute forme de plaisir. L’idée de nature est là aussi bien présente. Ce qui maintenant la fonde, c’est la légitime satisfaction de mes désirs (si bien que mon genre peut au cours de ma vie évoluer). Ne pas écouter ses tendances, ce serait les  refouler de façon non légitime. Ce qu’on constate, c’est que le concept de nature ne disparaît pas (chassez le concept de nature, pourrait-on dire, et il revient au galop !) ; il change de sens (ainsi que le concept de culture qui doit cultiver la liberté sans frein et bannir toute morale ou culture archaïsante). Avec le nouveau concept de nature (cautionnant la liberté absolue où je dois être à l’écoute de mes tendances), il est possible que je sois au final dans la plus grande dépendance (mes tendances naturelles qui impérieusement devraient être satisfaites). Autrement dit, l’idée d’un « je me choisis comme je veux » peut devenir véritablement tyrannique[12] . Si de plus cela prend une tournure politique et collective, on est en droit de discuter voire de ne pas se laisser imposer des lois d’un genre nouveau qui voudraient régenter jusqu’à l’intime…

    Je ne suis pas dans le délire, le point de Godwin ou la théorie du complot. Cela fait plusieurs mois, disais-je plus haut, que nous sommes dans l’effectif et la concrétisation des idées. Quand on voit que les écoles de formation des enseignants (il faudrait dire de formatage), des enseignants d’enseignants se foutent à poil pour apprendre la déconstruction des stéréotypes ou des interdits culturels, je m’inquiète sur ce que l’on cultive. A vrai dire, je ne sais s’il faut en rire ou en pleurer ; et je me demande de quel côté on dis-joncte, au sens propre du terme, c’est-à-dire de quel côté on se coupe du réel… [13]

    Lorsque je parle de programme d’Etat, je ne puis ne pas évoquer l’attitude (qui n’a rien perdu de ce que Machiavel enseigne) de notre cher Ministre de l’Intérieur. L’action et l’actualité des Veilleurs est soigneusement tue (ajoute un accent aigu sur ce dernier mot, en l’accordant, et le terme est encore signifiant). Cela est vrai de l’attitude médiatico-politique depuis le début sur la considération des faits par le pouvoir qui, à mes yeux, est loin de s’honorer. Sortir des hordes de CRS face à des manifestants pacifiques que l’on fait passer pour des extrémistes, quel courage politique ! Tu parlais dans un précédent mail de la puissance de certaines familles, entité qu’il serait peut-être vain de défendre, au profit de causes autres ou plus nobles. Laisse-moi t’exprimer mon désaccord sur ce point, du fait de son anachronisme. L’ère contemporaine se situe du côté de l’exaltation de l’individu, pas du tout du côté de la défense de la famille depuis longtemps affaiblie. Ces dernières sont (comme toute situation familiale) à mon avis fragiles, bâties sur un équilibre non évident à préserver. Aujourd’hui, c’est plutôt du côté des individus qu’il faut rechercher les puissants[14]. Les familles influentes, cela valait peut-être du temps de l’aristocratie. S’il peut en exister encore aujourd’hui, ce n’est pas le cas de la famille moyenne (traditionnelle , ou plurielle, c’est-à-dire monoparentale, recomposée, etc.). J’en veux pour preuve le fait que, si les manifestations de la Manif pour Tous n’avaient pas été celle de familles classiques, de vieux, de célibataires pacifiques, d’homosexuels même,[15] etc. elle n’aurait pas eu le traitement qu’elle a eu. Quand on voit que quelques centaines de chauffeurs de taxi font plier le gouvernement dans ses décisions ou que quelques centaines de manifestants d’Electrolux (à raison) l’inquiètent, ça montre vraiment que les gens de LMPT dans l’immense majorité étaient plus proche de pacifistes que des activistes d’extrême droite. Sauf mon respect pour sa fonction, un Président fort avec les faible et faible avec les fort, voilà ce que nous avons.

    Pour ma part, c’est aujourd’hui du côté des veilleurs que je me situe, sans haine, sans rejet de quiconque ni de personne, mais sans rougir non plus de ce que je pense et crois. Si cela me vaut de figurer sur un quelconque « mur des cons » ou « mur des homophobes », alors la liberté en moi saignera mais continuera de façon irrépressible de vouloir s’exprimer contre toute forme de pensée unique qui prend déjà des tournures tyranniques.

    Je ne veux pas être moi-même despotique envers quiconque et accepte la pensée autre, même si je suis prêt à me battre par les arguments contre la diffamation. Je crois, pour finir, que Tocqueville a profondément été visionnaire lorsque, à la moitié du XIX° siècle, il décrivit la nature des mœurs contemporaines démocratiques. Sans aucune haine de la démocratie (il le dit dans son introduction et à plusieurs reprises dans son ouvrage), il est important d’en voir les possibles dérives. Celles-ci sont de l’ordre du nivellement, de l’uniformisation vers la médiocrité; et cela s’exerce dans l’impératif d’une pensée uniforme où la différence n’ose plus s’exprimer. La tyrannie des âmes est alors plus dangereuse (même si le propos peut paraître décalé) que n’importe quelle forme de torture physique. C’est ce qu’il appelle la « tyrannie douce ». Je crois que c’est ce qu’aujourd’hui nous vivons.[16]

    Je m’excuse d’avoir été aussi long . Je t’assure sincèrement que je n’ai pas voulu m’épancher. J’ai seulement voulu suivre le fil logique d’une pensée, la mienne, sans pour autant m’enfermer (autant que j’ai pu, je suis allé lire des choses sur la question, y compris dans le « camp adverse » ; c’est pourquoi j’ai répondu aussi longtemps après ton mail d’avril).

    Je n’ai aucune rancœur, aucune amertume dans mon propos. J’espère ne pas avoir laissé transparaître cela. J’ai réagi fortement car le fait de m’être senti (et de nous être sentis) comme rejetés par des amis du fait de ce que l’on pouvait penser ou croire m’a (et nous a) heurté. Je sais que cela est de part et d’autre involontaire.  J’ai longtemps écrit et pesé mes mots, pas tant pour convaincre, mais pour de la façon la plus honnête qui soit, défendre une posture qui, selon moi et quoi qu’on en dise, a toute sa légitimité.

    C’est ce que j’ai essayé de démontrer ; je ne sais si j’y suis parvenu. Pardon si j’ai pu être blessant. Même dans la polémique, là n’est pas mon intention.

    En toute amitié

     


    [1] Pour l’utilitarisme, je me réfère aux pensées de Bentham puis de John Stuart Mill. La définition kantienne de la dignité, qui me paraît plus juste puisqu’elle se réfère à la valeur absolue de la personne, est par exemple exprimée de la façon suivante dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, 2° partie:  « Dans le règne des fins [pour l’homme] tout a un prix ou une dignité. Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. Ce qui rapporte aux inclinations et aux besoins généraux de l’homme, cela a un prix marchand ; ce qui, même sans supposer de besoin, correspond à un certain goût, c’est-à-dire à la satisfaction que nous procure un simple jeu sans but de nos facultés mentales, cela a un prix de sentiment ; mais ce qui constitue la condition, qui seule peut faire que quelque chose est une fin en soi, cela n’a pas seulement une valeur relative, c’est-à-dire un prix, mais une valeur intrinsèque, c’est-à-dire une dignité. »

    [2] Pour la distinction entre « parenté » et le terme récent de « parentalité », je m’appuie sur  les analyses de Thibaut Colin, dans son livre Les lendemains du mariage gay, édition Salvator, collection Carte blanche, juillet 2012.

    [3] Sans faire d’amalgame, on voit la revendication des droits fleurir. C’est ainsi qu’aux Etats-Unis (comme à d’autres endroits), des pédophiles ont situé leur inclination et leur pratique au même rang de légitimité que toute autre inclination sexuelle. Ils demandent la reconnaissance de leurs droits : direct.cd/2013/04/29/etats-unis-les-pedophiles-reclament-les-memes-droits-les-homosexuels.html. Cela a été repris aussi par mediapart.

    [4] cf le début de l’introduction de La démocratie en Amérique ; cf aussi le tome I, 1°partie, chapitre 3 p.115-116 en GF.

    [5] Je suis allé voir le blog http://penser-le-genre-catholique.over-blog.com/ ainsi que l’article d’Anthony Favier que tu m’avais indiqué sur la réception des « études de genre » par l’Eglise catholique, dans le contexte francophone :

    http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/76/57/86/PDF/RA_ception_catholique_du_genre.pdf

    [6] Va voir l’article suivant ; (on croit rêver, ou plutôt, pour ma part, cauchemarder…) http://www.contrepoints.org/2013/09/03/137364-assaut-policier-chez-famille-scolarisant-ses-enfants-domicile-les-enfants-enleves-force

    [7] J’ai bien aimé la référence qu’Anthony Favier fait aux propos du Magistère aux pages 13 et 14 de l’article cité en note plus haut. Voici les propos de  Josef Ratzinger que Favreau cite. Ceux-ci sont extraits de la Lettre aux Evêques de l’Eglise catholique sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Eglise et dans le monde du 31 mai 2004 (Paris, Salvator, p.13) : « Pour éviter toute suprématie de l’un ou l’autre sexe, on tend à gommer leurs différences, considérées comme de simples effets d’un conditionnement historique et culturel. Dans ce nivelage, la différence corporelle, appelée sexe, est minimisée, tandis que la dimension purement culturelle, appelée genre, est soulignée au maximum et considérée comme primordiale. L’occultation de la différence ou de la dualité des sexes a des conséquences énormes à divers niveaux. Une telle anthropologie qui entendait favoriser des visées égalitaires pour la femme en la libérant de tout déterminisme biologique, a inspiré en réalité des idéologies qui promeuvent par exemple la mise en question de la famille, de par nature biparentale, c’est-à-dire composée d’un père et d’une mère, ainsi que la mise sur le même plan de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, un modèle nouveau de sexualité polymorphe. »

    [8] J’ai vu dans les grandes ligne le document du syndicat SNUIPP-FSU sur l’éducation à l’égalité et la lutte contre l’homophobie : en terme d’endoctrinement implicite, ça fait froid dans le dos. Les intentions sont excellentes ; les applicatiions pratiques sont effrayantes dans ce qu’elles peuvent imposer en terme de vision du réel excluant toute alternative éducative. En 1789, l’exigence de liberté avait déjà conduit à la Terreur. Peillon qui a écrit La Révolution française n’est pas terminé semble sur la même voie. Contrairement à ce que tu écrivais dans un mail, je pense que sa posture, au sein du gouvernement, est loin d’être isolée (cf www.gouvernement.fr/sites/default/files/fichiers_joints/pag_lgbt_-_bilan_intermediaire.pdf).

    [9] Aller voir pour cela les pages 294 à 299, au chapitre 4 du tome III - « Le Système totalitaire »- des  Origines du totalitarisme (édition Points-Essai). une « idéologie » n’est pas n’importe quelle idée, théorie ou philosophie. Il s’agit d’une conception qui prend ses distances avec le réel et qui cherche à le supplanter. L’« idéologie » relève de la « logique d’une idée » qui  propose une vision mensongère plus satisfaisante parce que plus simple, plus schématique et, au final, moins déroutante que le réel et son caractère foisonnant, déstabilisant.

    [10] La référence à Merleau-Ponty était la suivante : Phénoménologie de la perception, livre I, chapitre 6, pp.220-221). En l’homme, rien n’est naturel et  tout est culturel, à condition que l’on ne pense pas le culturel indépendamment de sa base naturelle et biologique : « Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions. Il est impossible de superposer en l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce sens qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique – et en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale… »:

    [11] Pour ma part, je préfère philosophiquement me référer à l’idée aristotélitienne de « nature ». D’aucun diront que le paradigme aristotélitien est désuet et archaïsant pour penser l’homme. Pourtant, Penser que la philosophie constructiviste et relativiste contemporaine soit la seule qui vaille (avec cette croyance présupposée dans le progrès des sciences), c’est mal comprendre le sens de ce que philosopher veut dire. La philosophie aristotélitienne est une philosophie « finaliste », ce qui veut dire que son paradigme pour comprendre le réel intègre l’idée de « cause finale », concept contesté par la philosophie moderne (notamment par Spinoza dans l’appendice du livre I de l’Ethique). Cela dit, rien n’indique a priori que, pour comprendre la nature humaine, une philosophie soit obsolète. La façon qu’Aristote a de comprendre l’éthique et le politique est loin d’être insensée. Anthropologiquement, il n’est pas forcément inepte de voir une finalité inhérente et excédant l’homme et la femme dans leur relation. On peut penser un déterminisme sans que cela implique une prédétermination de nos vies : la liberté reste sauve !

    [12] Jean Claude Guillebeaud développe cela dans son livre La Tyrannie du plaisir où il analyse très clairement l’injonction de jouissance dans laquelle culturellement aujourd’hui nous baignons tous.

    [13] Va voir le lien (« Queer days Rachele Borghi) relatif au cours de Rachele Borghi de l’université  Paris IV Sorbonne. Elle serait professeure de géographie, militante du genre et spécialiste du post-porn, formatrice des futurs professeurs d’Histoire Géographie. On croirait un  canular étudiant. Elle se fout à poil en faisant son « cours ». Tout est possible !...

    [14] L’influence et l’action par exemple, de quelqu’un comme Pierre Berger sur les médias et sur le politique le montrent.

    [15] Il n’y a pas que Philippe Ariño  qui se soit exprimé sur la question. On le taxe d’homophobie ; je veux bien que l’on puisse ne pas s’aimer soi-même, mais on peut peut-être écouter tous ceux qui sont concernés par rapport à une question et ne pas forcément s’arrêter à un propos monolithique. Le mal être de l’homosexuel peut être dû à la société qui a sa part de responsabilité et c’est bien dommage ; mais il y a aussi des questions existentielles ou personnelles à écouter et à entendre. Le site homovox.com a pu exprimer cela ; d’autres personnes, homosexuelles, se sont aussi  exprimées dans le sens de la non-conformité à la bien pensance ambiante (cf par exemple le témoignage d’Yves Colin, maire et homosexuel, qui s’est publiquement opposé au projet de loi et à l’idée de l’appréhension uniforme des situations affectives : http://www.yvescolin.fr/article-un-maire-homosexuel-contre-le-mariage-gay.html).

    [16] Voici comment Tocqueville perçoit la différence entre les tyrannie anciennes et la nouvelle forme de tyrannie émergente qui caractérise notre époque (in De la démocratie en Amérique, tome I, II°partie, chapitre 7). Je ne puis m’empêcher de le citer longuement : « La pensée est un pouvoir invisible et presque insaisissable qui se joue de toutes les tyrannies. De nos jours, les souverains les plus absolus de l’Europe ne sauraient empêcher certaines pensées hostiles à leur autorité de circuler sourdement dans leurs Etats et jusqu’au sein de leurs cours. Il n’en est pas de même en Amérique : tant que la majorité est douteuse, on parle ; mais dès qu’elle est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s’attacher de concert à son char. La raison en est simple : il n’y a pas de monarque si absolu qui puisse réunir dans sa main toutes les forces de la société et vaincre les résistances comme peut le faire une majorité revêtue du droit de faire les lois et de les exécuter. Un roi d’ailleurs n’a qu’une puissance matérielle qui agit sur les actions et ne saurait atteindre les volontés ; mais la majorité est revêtue d’une force tout à la fois matérielle et morale, qui agit sur la volonté autant que sur les actions, et qui empêche en même temps le fait et le désir de faire.(…)Des chaînes et des bourreaux, ce sont là des instruments grossiers qu’employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu’au despotisme lui-même, qui semblait pourtant ne plus rien avoir à apprendre.(…) Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps ; et l’âme, échappant à ses coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus : vous penserez comme moi ou vous mourrez ; il dit : vous êtes libre de ne point penser ainsi que moi ; votre vie, vos biens, tout vous reste ; mais de ce jour, vous êtes un étranger parmi nous. Vous garderez vos privilèges à la cité, mais ils vous deviendront inutiles ; car si vous briguez le choix de vos concitoyens, ils ne vous l’accorderont point, et si vous ne demandez que leur estime, ils feindront encore de vous la refuser. Vous resterez parmi les hommes mais vous perdrez vos droits à l’humanité. Quand vous approcherez de vos semblables, ils vous fuiront comme un être impur et ceux qui croient en votre innocence, ceux là même vous abandonneront, car on les fuirait à leur tour. Allez en paix, je vous laisse la vie, mais je vous la laisse pire que la mort. »

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  • Commentaires

    1
    elq
    Mardi 10 Septembre 2013 à 03:22

    Merci beaucoup à l'auteur de cet excellent texte

    2
    Jeudi 12 Septembre 2013 à 13:01
    Camille Fornello

    La Vaillante souhaite reprendre sur son blog cette lettre hautement pertinente & argumentée avec cœur.

    Merci Alain Ledain de votre travaille de fond.

    Camille Fornello
    pour La Vaillante

    Paroles de fond & de veille au service de la vie dans la société française, Post 13 janvier 2013

     

     

     

    3
    -Caroline-
    Mercredi 2 Octobre 2013 à 14:53
    Je suis tombée sur votre article un peu par hasard (http://www.ethiquechretienne.com/debat-autour-du-mariage-homo-lettre-a-une-amie-a98729285, merci Facebook) et je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Vous faites de belles phrases, vous employez très bien la pensée de nos auteurs et philosophes (que j'ai lu avec plus ou moins de plaisir dans mes jeunes années d'études et dont je me suis par ensuite éloignée...).
     
    Je pense très sincèrement que le premier pas philosophique n'est pas la lecture, encore moins la pensée mais l'étonnement. Garder son regard d'enfant sur les faits qui nous entourent est pour moi mon premier pas philosophique, celui qui vient avant la pensée et avant les mots. Quel est cet étonnement qui vous a tant fait réfléchir et poser des mots sur votre pensée?
     
    C'est la question que je me suis longuement posée devant tous ces manifestants, pacifiques dans les actes, mais tellement violents dans le simple fait de manifester contre une loi.
    Je vais parler de moi, de mon expérience, elle ne vous intéresse certainement pas beaucoup mais elle peut démontrer, je l'espère, à quel point vous vous trompez de voie.
     
    Comme vous le dites, vous n'avez pas, et je vous crois de haine particulière contre les homosexuels. 
     
    Je me suis très souvent posée la question de ma place dans cette société. Je suis née en France, j'ai grandit en France, entourée d'amour comme peuvent en rêver tous les enfants. J'ai pu cultiver mes envies, mes passions, en faire mon métier (je suis musicienne). Je n'ai manqué de rien, mais je n'ai pas non plus été couverte de cadeaux. J'ai été élevée dans le respect des autres, sans religion, sans béquille morale ou dogmatique. Mes parents m'ont juste appris à garder la tête haute, à ne pas me faire mal en tombant, à ne pas juger trop rapidement et à me méfier des apparences.
     
    A 20 ans , on en réfléchit pas trop. Amour, enfant, mariage, cela me paraissait bien lointain et pas trop pour moi, j'ai préféré voyager, aimer, rencontrer, partager, rire, pleurer, bref, vivre mon moi à 100%.
    Puis j'ai rencontré l'Amour, celui avec qui j'ai eu des enfants. Cela n'a pas été facile pour nous, intermittents tous les deux, nous avons un rythme de vie complètement décalé. Le métier veut ça, nous l'avions choisis. Mais nous subissons aussi : trouver un logement, obtenir un prêt, avoir une place en crèche, avoir une nounou dispo le week end ou pendant les tournées, galérer avec les assédic, statut demandeur d'emplois alors que nous bossons 7/7, 24/24 (la passion a un prix lorsqu'on veut y gagner sa vie...). Mais bon, au quotidien ça se gère aussi.
    Les petits camarades de mes fils ont du mal à comprendre parfois, les parents d'élèves n'en parlons pas, les instits aussi bref, on est des boulets pour une société bien pensante, nous on s'en contre fiche pas mal, on est bien contents de vous offrir de quoi vous divertir le samedi soir. On donne beaucoup, on reçoit énormément et cela n'a pas de prix.
     
    Et dans nos galères de parents, de gardes, de tournées, de 3 dates dans une journée, de 3 fois le tour de la France en 2 semaines, j'ai souvent appelé mon frère pour garder notre marmaille. Mon frère il est adorable, il s'en occupe très bien, il est disponible. Mais il est aussi homo. Il vit avec son copain depuis des années, ils sont très amoureux.
     
    Mon frère travaille, un bon salaire, fixe, des horaires plutôt agréables. Son copain aussi. Je sais qu'un jour il aimerait dire son mari. Il aimerait dire à ses proches que oui, c'est quelqu'un de sérieux, de fidèle, de stable. Il sait répandre beaucoup d'amour et d'attention à ses proches. Il les aime, tout simplement. Je sais aussi que quand il regarde nos enfants, il se dit qu'il ne pourra jamais en avoir car la nature en a décidé autrement pour lui. Il le subit, et c'est loin d'être un choix. Je sais qu'il aimerait se lever la nuit pour réconforter un petit être qu'il doit protéger. Je sais qu'il aimerait vivre cette magnifique aventure avec son compagnon, parce que la vie c'est ça, c'est une aventure, et c'est plus facile quand on est deux! Je sais qu'il aimerait l'emmener au parc, lui apprendre à marcher, à sentir, à ressentir, à vivre, à se fâcher, à pardonner, à l'aider dans l'apprentissage de son autonomie, à lui transmettre ses valeurs qui ne sont pas si différentes des nôtres. A eux deux, ils ont le profil parfait pour adopter : la 30aine, bon boulots bien rémunérés, vie stable et tranquille...le dossier parfait (loin, bien loin du notre...).
    Lui n'avait pas le droit, nous avions le choix. Oui la vie est injuste, la nature aussi. Personne ne peut le renier.
    Pourtant, nos désirs sont les mêmes, nos motivations aussi.
     
    Quand j'ai vu toutes ces manifestations, j'ai eu la haine. Une grosse haine qui m'a pris là où tout me prends, mes tripes, mon cœur, mes entrailles.
    Car ces gens qui portaient fièrement leur banderole 'un papa, une maman', il y avait sur toutes leurs lèvres : 'ton frère n'aura jamais d'enfant'. Comme s'il ne le savait pas déjà...merci de retourner les couteau dans la plaie déjà bien dure à supporter...
     
    Mais voilà, je le sais parce que je le connais, mon frère est bien loin d'être inapte à éduquer, aimer, choyer. S'il n'a pas de femme à ses côtés, il a un compagnon tout aussi attentif et aimant, il a une mère qui sera heureuse d'être grand mère, il a deux sœurs qui ne demandent que ça, il a beaucoup d'amies qui seraient heureuses d'être tata, parraines de cœur. Si dieu a oublié de lui donner un utérus, il ne l'a pas dépourvu d'amour et de tendresse, de caractère bien trempé, de haine parfois aussi, comme tout le monde.
     
    Alors avant de sortir vos grands auteurs, vos belles phrases et vos mots d'intellos, regardez avant autour de vous... Cette loi, elle ne concerne que très peu de personnes au final. Beaucoup s'en fichent du mariage, homos comme hétéros (moi la première, le mariage ne m'apportera rien et je n'ai pas envie de débourser un centime pour pouvoir faire la fête avec mes amis). Mais pour certains, c'est un signe de la société qui reconnait enfin que l'orientation sexuelle n'est pas intrinsèquement liée à la famille. Il faut certes un homme et une femme pour enfanter de manière biologique et naturelle mais il y a combien d'enfants seuls en orphelinat qu'on prive de famille aujourd'hui?
    Dans ces quelques personnes concernées, il y a mon frère.
    Mon frère qui aime cette société car elle lui a permis de vivre pleinement et ouvertement sa différence, contrairement à d'autres sociétés. 
     
    Quand je lui ai demandé son avis sur ces manifestations, il a dit qu'il s'en fichait car il était heureux : il va pouvoir se marier et adopter, et ça c'est leur plus grand bonheur... Et vous pouvez me croire, cet enfant ne manquera de rien!
     
    Cordialement,
    4
    Mercredi 2 Octobre 2013 à 14:58

    Madame, 

    Merci d’avoir pris le temps d’écrire et de réagir ; merci pour votre témoignage et pour ce que vous avez partagé. 

    Je vais essayer de vous répondre. Vous dîtes que je me trompe de voie : nul ne possède la vérité ; je ne prétends pas asséner celle-ci de façon dogmatique. Mes phrases sont belles : tant mieux ! Un tantinet déconnectées du réel ? Ce n’est pas ce que je recherche dans me réflexion. Le réel est à prendre en compte, je souscris complètement, mais quand le politique légifère, il doit penser et envisager le réel dans sa généralité. C’est comme ça quand on écrit les lois, sinon, il ne faut pas vouloir légiférer ; et pour penser le réel en général (avant d’appliquer la loi au cas par cas -ça, c’est le boulot du juge, de l’avocat, du procureur qui ont pour vocation d’interpréter la loi-), il faut bien s’élever par la pensée. Je suis d’accord : quand on pense, on spécule (speculare = regarder en latin), on prend de la hauteur. Pour ma part, j’essaie de le faire sans être hautain et sans perdre de vue le réel. 

    Votre frère est homo, très bien. Pensez-vous que les manifestants de l’an passé sont des personnes qui dans leur entourage ne connaissaient pas de personnes homos ? Pour ma part, j’en connais dans mon cercle d’amis ; cela ne m’interdit pas de m éditer sur le sens du mariage, de la relation à l’autre, de l’adoption, etc. 

    Vous posez la question de l’étonnement qui est à l’initiative de toute cette réflexion, et vous avez raison. La raison est dans l’article que vous avez lu, mais je vais l’expliciter. Il y a, pour ma part  étonnement, émerveillement (thaumadzeindit le grec) relatif à la réalité à laquelle renvoyait le mariage dans la mesure où il faisait référence à la dimension d’altérité insuppressible entre un homme et une femme (je parle à l’imparfait car la loi française en a changé le sens). Je précise : l’étonnement peut se porter envers quiconque, envers toute personne qui, dans l’absolu, est une merveille. Pour moi, dire ça, ce n’est pas qu’un mot, ce n’est pas palabrer. C’est bien cette foi en l’homme, quelle que soit sa condition, sa situation, qui motive mon engagement intellectuel et pratique (venir, dans la mesure de mes possibilités, au secours de quiconque, entrer en relation avec). L’étonnement peut aussi se tourner vers le réel, admiration du fait que, comme disent les artistes ou les philosophes, « cela est » (« es gibt » dit l’allemand). Mais dans la multiplicité de ce qui est, dans la pluralité des relations qui nous unissent (ou nous désunissent, car on ne vit pas dans un monde de bisounours : c’est dur la vie, c’est déchirant aussi parfois, souvent), il y a une spécificité de la relation homme-femme. Voilà ce que théoriquement j’affirme sur la base d’une observation pratique, pragmatique, à commencer par la considération de la relation que je vis avec celle qui partage ma vie et qui, quoique très proche de moi, ne « fonctionne » pas pareil. On peut le dire de toute relation interhumaine, je suis d’accord ; mais il y a dans le masculin et le féminin un mystère d’altérité que j’ai essayé de comprendre (et que je ne finirai pas d’essayer de comprendre) et qui juridiquement s’est traduit (on peut dire dans toutes les cultures, avec des modèles différents jusqu’à l’époque contemporaine) par la réalité du mariage. L’homosexualité a toujours existé (le Lévitique dans la Bible n’en parlerait pas –plusieurs siècles avant JC- si le phénomène n’était pas réel). Elle est même consacrée dans la culture grecque aristocratique je précise (cf. la définition platonicienne de l’amour par exemple dans le Banquet). Mais même chez les intellectuel grecs, on ne parle pas de « mariage homosexuel », alors que la pratique existe et que le référent culturel en terme de beauté est la beauté masculine et que le couple homme-femme trouve sa pertinence dans la perpétuation de la société, c’est tout). C’est la conception chrétienne qui va valoriser la relation monogame et fidèle dans le mariage sur la base du libre consentement des époux (et non d’arrangements familiaux). C’est un modèle culturel, donc relatif, dont on peut penser toutefois qu’il est le contexte le plus favorable (même si les situations de faits sont multiples et loin de ce schéma ; mais c’est le statut du fait que d’être foncièrement différent du « droit », càd d’une règle générale) pour l’accueil d’un enfant ; parce que même si culturellement, on trouvera des modèles culturelles où ce sont les tatas ou les grands-pères, etc. qui élèvent les enfants, il n’empêche que c’est toujours d’un père et d’une mère que vient un enfant et que, idéalement (pas en rêvant, mais en général), c’est dans ce contexte de polarisation que l’on peut souhaiter qu’un enfant soit élevé. 

     Cela dit, la capacité d’accueillir un enfant et de l’élever n’est pas ici remise en cause. Mais quand on écrit les lois, on est obligé de penser la généralité. Que se passe-t-il avec la loi Taubira ? Le référent masculin-féminin (via la redéfinition du mariage) se trouve minorée ; plus encore, elle est niée. Par conséquent, mariés nous le sommes, indifféremment. Parents, nous le sommes indifféremment. Il est vrai qu’éduquer est un fait essentiellement culturel (on « cultive » un enfant, on l’éduque, on l’élève, donc on l’ « arrache » au conditionnement naturel biologique et animal : cela est juste si par « arracher », on entend la possibilité de nier le donné naturel, ce qui caractérise notre condition humaine ; mais si « arracher » veut dire « déraciner », il y a là une attitude prométhéenne qui voudrait faire tout indifféremment, comme on l’entendrait. Là, on tombe dans une conception abstraite, absolutiste de la liberté). 

    Concrètement, ça veut dire quoi ? Votre frère pourrait très bien élever un enfant. Mais le fait qu’on dise que l’altérité initiale soit indifférente est contestable. L’histoire nous le dira ; des pédopsychiatre s’exprime déjà en ce sens pour dire que ce n’est pas indifférent de ne pas avoir de père, de mère ou d’avoir perdu ses parents, d’avoir des parents divorcés, etc. Je ne tiens pas un discours de moraliste, j’essaie d’être responsable et réaliste dans mes affirmations. Le pôle ou le référent féminin n’est pas indifférent ; même s’il y a 10 000 façons d’être homme ou d’être femme, je sais pour ma part que, quoique très maternel parfois dans mon approche de la paternité (j’ai plusieurs enfants), je ne serai jamais mère ; et je puis retourner la chose lorsque je considère le rôle que joue ma femme : elle sait faire autorité, mais il y a un positionnement de père que j’ai et dont les enfants ont besoin (rôle que je remplis plus ou moins bien) que ma femme ne peut pas tenir et qui manquerait si je n’étais pas là. Je ne suis pas indispensable, et on ne sait pas ce que la vie nous réserve ; mais je peux imaginer la blessure que ce serait si pour une raison ou pour une autre, par malheur, l’un de nous deux faisait radicalement défaut.

    La loi redéfinit profondément les choses. La parenté n’a plus le même sens ; l’idée de « couple » est aussi transformée ici. Pourquoi n’être que deux. Il faut, par nécessité, être au moins trois au sein de la famille homosexuelle (au moins pour « faire » l’enfant). Quelle reconnaissance juridique de la parenté. On ouvre la porte aux revendications multiples. Dans certains pays, certains parlent de « trouples » plutôt que de couples. Je vous laisse méditer. Vous y voyez peut-être un progrès. Pour ma part, je m’interroge sur ce que l’on cultive ou sur la culture que l’on promeut. 

    Je ne juge pas votre frère. J’imagine le trouble que peut être celui de quelqu’un qui devrait renoncer à sa possible paternité ou maternité. La loi corrige cela me direz-vous ; plus encore, la médecine va sauver la nature mal faite ? C’est, je crois, un leurre d’inspiration prométhéenne, une tentative icarienne. Même si cet enfant advient (tant mieux si votre frère s’en trouve apaisé), il sera certainement très aimé et choyé ; il n’aura cependant pas de mère, c’est un fait. Il ne sera pas le seul me direz-vous. C’est vrai, mais c’est une réalité (et une possible souffrance) avec laquelle on ne peut pas mentir. Je ne veux pas culpabiliser. Avoir un enfant est toujours pour quiconque, un risque, et personne n’est un parfait parent. Mais jusqu’ici, la loi mettait en premier l’intérêt de l’enfant ; aujourd’hui, même si cet intérêt n’est pas nié, ce qui est premier, c’est le désir de l’adulte. Or, le réel, c’est sûrement mon désir qui dit quelque chose de mon rapport au monde, de comment je veux le vivre et le transformer ; mais le réel, c’est d’abord et avant tout ce que je reçois, ce qu’il m’est donné de vivre ; c’est d’abord le « es gibt » qui m’étonne ou me désespère. C’est ça qui motive et étonne ma pensée. La loi veut le transformer. Très bien. De toute façon, on est dans le même bateau ; donc on est bien obligé de suivre la loi. Je dis seulement que si la règle juridique ne cherhce plus à coller au réel, elle pourra générer l’idée d’une toute puissance, mais cela aura toujours quelque chose de factice. L’artifice passe, la nature restera la nature. 

    La relation de votre frère est sûrement sincère et pas artificielle ; que l’on parle de mariage et de parents, il y a un fond de scepticisme qui en moi demeure. Cela ne m’empêche pas de lui souhaiter tout le bonheur du monde. 

    Mes salutations, 

     

    Un veilleur des Ardennes

    5
    Mardi 8 Octobre 2013 à 10:28

    Monsieur le veilleur des Ardennes,

    Merci de m'avoir répondue!

    Je ne renie pas le débat, bien au contraire! Mais il y a une différence entre accepter le débat pour défendre son point de vue, et descendre dans la rue tous les weekends pour faire acte d'engagement. Lorsqu'on participe à des manifestations comme celle de la 'manif pour tous', on le fait pour défendre son mécontentement. Que cette loi vous attriste car elle ne correspond pas à vos valeurs familiales, je peux le comprendre, que vous en parliez autour de vous aussi, mais que vous le défendiez, cela me dérange beaucoup... Par exemple, je ne suis pas une grande fan de l'IVG, pour tout vous dire, notre premier n'était vraiment pas prévu et nous n'étions vraiment pas armés pour y faire face. Nous l'avons gardé car au fond je ne voulais pas passer par la case IVG, car dans mes principes, j'y suis opposée. Mais cela reste mon avis personnel, que j'applique à moi-même et n'impose à personne d'autre. Je ne le défends pas et encore moins publiquement car il y a des cas où c'est nécessaire et pour de nombreuses amies qui y sont passé, je sais qu'elles ont fait le bon choix, en tout cas, elles ont fait ce qui était le mieux pour elles. Et si le droit à l'IVG était remis en cause, je sais que je serai la première à le défendre.

    Vous utilisez le verbe à l'imparfait, mais la loi existe toujours. Vous pouvez toujours vous marier avec une femme si vous le voulez. L'état reconnait votre union, vos droits n'ont pas été modifiés.

    J'ai moi aussi une foi profonde en l'Homme et en ce qui le rend humain. Mais ce que j'observe, c'est surtout l'héritage de nombreuses années de domination chrétienne. Ce que j'essaye de comprendre, tout en restant dans l'étonnement, c'est qu'une fois que l'on enlève ces valeurs, il reste quelque chose. Et ce quelque chose est profondément humain. Le 'cela est' dont vous parlez. La société a changé, beaucoup changé ces dernières années. Car elle ne prend plus comme référent une utopie dogmatique mais bien le réel (état laïque). Et le réel parle de lui-même, combien de couples espéraient cette loi, cette reconnaissance de l'état de leur couple et mode de vie? Pour sûr, si on continue dans cette voie, on devra légiférer sur tous les états et modes de vie, sans limites... Mais la limite existe dans le sens où une loi doit envelopper la globalité sans entraver la liberté des uns et des autres. Mais ce mariage homo ne porte atteinte à aucune liberté. Vous avez toujours le droit de vous marier et de fonder une famille si vous le désirez.

    Il y a une spécificité de la relation homme-femme certes. Je ne le renie pas, mais ce n'est pas universel. On pourrait facilement dévier sur la théorie du gender. Je ne suis pas une spécialiste là-dessus, je pense que c'est même plutôt très compliqué. Je dirais plutôt que la plus grande spécificité de l'être humain est de s'attacher à l'autre (l'Homme social), et que l'autre ne fonctionnera jamais comme vous. (Même si demain je me mets en couple avec une femme, ce que je n'exclus pas, je pense que je rencontrerai les mêmes problèmes qu'avec un homme, le quotidien reste le quotidien et je ne sais toujours pas passer l'aspirateur...). D'où le concept de polarisation dont vous parlez, on le retrouve dans chaque foyer pour peu qu'il soit composé de plus d'une personne. Ce qui me semble primordial pour l'enfant, c'est de pouvoir observer et grandir dans une famille où l'on peut exprimer son désaccord mais où le modèle d'autorité est stable (papa pense que oui, maman pense que non, donc les deux existent et sont légitimes, donc il comprendra pourquoi on a dit oui ou non, au passage, on évite de se taper dessus). Là on peut remplacer maman par papa et vice versa.

    Je pense aussi, et cela reste mon point de vue personnel (et à mon avis, c'est de là que nait le clivage et donc le débat), que le mariage est là pour assurer la protection de la famille (c'est la reconnaissance publique de la responsabilité parentale), c'est un contrat qui engage chaque époux, devant la loi, à se rendre 'responsable' de l'autre et à ne pas le laisser sans rien, surtout les enfants. On le sait tous, des fois le couple ne tient qu'à un fil, un tout petit rien qui peut vous propulser dans la 3ème dimension où la réponse à 'mais qu'est-ce que je vais devenir?' n'a plus de réponse. Malheureusement, cela arrive beaucoup trop souvent, mariage ou pas.

    Alors c'est sûr qu'à l'époque du moyen âge où il n'y avait ni contraception ni IVG et où devait sûrement avoir les mêmes besoins sexuels qu'aujourd'hui, il était nécessaire de protéger les femmes et les enfants qui pouvaient se retrouver sans rien. Je le conçois très bien, et j'ai même envie de dire, heureusement!

    Mais cela a changé, beaucoup changé.

    Aujourd'hui, beaucoup de personnes (dont vous faites partie, et je le respecte), croient encore à l'altérité homme-femme, aux valeurs du mariage (fonder une famille), et si je suis votre logique, elle est implacable, mais elle exclut beaucoup de personnes qui ne rentrent pas dans les critères que vous définissez de ce qu'est une femme et ce qu'est un homme. Ces autres là, pourquoi les exclure? 

    Mais d'autres en voient tout autrement (je vois personnellement dans le mariage civique un moyen de payer moins d'impôts, mais aux vues de ce que je paye, donc pas grand-chose, cela m'importe peu), d'autre c'est histoire de faire la fête et célébrer leur amour, d'autres parce qu’ils rêvent au prince charmant, bref, il faudrait que je participe un peu plus aux mariages de mes proches pour le savoir. Mais le mariage civique fait état devant la loi d'un couple peu importe son orientation sexuelle. Si vous voulez conserver et partager vos valeurs chrétiennes, il vous reste le mariage à l'église, au temple ou je ne sais où, il vous reste vos valeurs, vos principes. Ceux avec lesquels vous éduquerez vos enfants. Valeurs que je respecte mais qui ne sont pas les miennes, et qui ne sont pas celles de beaucoup de citoyens (ça c'est ce que j'observe, la nature humaine a fait bien plus de diversité culturelle que ce qu'on peut penser au départ, il n'y a pas de 'normalité', il n'y a que des différences).

    Mon témoignage est donc arrivé là. Car l'état a changé la signification de ce que pouvait être le mariage. Car il a vu et entendu ces couples (peu nombreux mais quand même là) qui voulaient aussi s'engager devant la loi pour protéger leurs époux et enfants et qui à défaut de ne pouvoir engendrer d'enfants naturellement, peuvent en adopter. (On en parlera pas de mère porteuse ni de FIV, là n'est pas le sujet, je ne sais pas trop quoi en penser non plus). Mais l'adoption me tient à cœur car ces enfants ont besoin d'un foyer et ces foyers existent, et maintenant ils sont reconnus comme tel.

    Je n'ai pas spécialement le temps d'en écrire d'avantage. Le message que je souhaitais faire passer est qu'au delà de vos pancartes et de vos valeurs chrétiennes, il y a des gens, et ces gens (dont je fais partie) ont été touchés par vos manifestations. Je comprends bien vos arguments. Vous parlez des pédopsychiatres et des retombées psychologiques sur les enfants. Mais je trouve cela démesuré. Je préfère faire confiance. Confiance en l'Homme et sa nature. Il y a déjà beaucoup de couples de femmes qui ont des enfants (c'est plus facile d'en avoir naturellement quand on est une femme…) et ces enfants vivent dans le flou juridique. Je ne pense pas qu'ils aient un manque terrible de figure paternelle si tout est expliqué dès le départ. Je ne pense pas que l'éducation et l'amour apporté soit différents. Mais si vous voulez continuer votre combat pour préserver les enfants du mal, il reste beaucoup de combats à réaliser, en France et dans le monde…est-ce qu'une poignée d'enfants qui seront concernés vaut autant d'énergie à mettre à manifester de cette manière? Je ne pense pas…

    Vous vous interrogez sur la culture promue par cette loi, c'est tout à fait normal. Moi je trouve qu'elle ouvre encore plus grand ses portes, qu'elle inclue des personnes légitimes. J'aime cette idée plus que le simple fait de me dire que devant la justice je ne serais plus mère mais parent, au fond cela m'importe peu car je sais quel est mon rôle familial, je sais quelle mère je suis et ce que je porte à ma famille. Je le cultive tous les jours comme chacun cultive son foyer. C'est cela qui est important, laisser à chacun le choix de décider et de vivre selon de ce que la nature nous a donné. D'être à l'écoute non pas du désir mais de soi même sans artifices, sans valeurs, sans but ultime. Je me méfie énormément des valeurs car elles ont été créés par l'Homme, elles ne sont pas 'naturelle'. La nature a fait de mon frère ce qu'il est, peut être que ça arrivera à l'un de mes fils. Je connais aussi des homosexuels qui ne veulent absolument pas d'enfants, tout comme des hétéros. Je pense que le fait de faire des enfants, de les élever, de les éduquer est une pulsion naturelle bien supérieure à la sexualité, que les deux ne sont pas liés intrinsèquement. Aujourd'hui nous pouvons faire ce choix et c'est un bien plus grand, une liberté et une humanité plus forte. 

    Cela reste mon avis, je voulais juste apporter un témoignage et vous dire aussi qu'avant de vous préoccuper du sort de ces futurs enfants de couples homosexuels, vous avez touché et blessé des personnes. Sans le vouloir d'accord mais les faits sont là. Ma cousine et sa copines se sont retrouvées par hasard dans le métro à Paris à la fin d'une manifestation, je ne vous dirai pas ce qu'il s’est passé car je pense qu'elles ont eu à faire à des gens vraiment mal intentionnés mais ce soir là elle a beaucoup pleuré car pour elle c'est dur, vraiment dur à accepter autant de jugement sans connaître les personnes. Et moi j'ai eu la haine, encore et encore… (Et pourtant les enfants, elle n'en veut pas!)

     

    Vous pouvez publier mon premier mail en réponse sur le blog de façon anonyme. Mon but n'est pas de vous convaincre mais juste de vous faire réaliser qu'avant de juger, de quelque manière qu'il soit, soyez conscient qu'il y a des gens, souvent sensibles, qui n'ont jamais demandé quoi que ce soit.

     Cordialement,

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    6
    Mardi 8 Octobre 2013 à 10:29

    Madame,

    J'ai peu de choses à répondre à votre message : nous avons déjà largement argumenté de part et d'autres. Des personnes qui n'avaient rien demandé se sont senties jugées et blessées dans cette affaire ; je le regrette, mais sachez que la réciproque est aussi vraie. Nous non plus (qui pensons que le mariage a un sens naturel et culturel défini) n'avions rien demandé. Les choses nous ont été imposées. La chose est légitime penserez-vous peut-être : c'est vous qui êtes dans le sens du progrès, de l'histoire, de la compréhension véritable de ce qu'est la "nature". A cela, je réponds que pas plus que vous ne croyez aux "valeurs", à l'absolu ou à la "nature" (telle que j'ai pu l'exposer), je vous répondrai que je ne crois pas, pour ma part, au dogme du progrès de l'histoire et à celui de l'individualisme et à ses revendications face auxquelles tout devraient plier. Vous voyez, autre posture, autres présupposés. Vous ne jugez pas les miens, je vous en remercie ; je ne juge pas les vôtres. Force est de constater que ces présupposés et ce qu’ils impliquent induisent des conceptions qui s’affrontent.

    C’est là-dessus que je voudrais être parfaitement clair : ce ne sont pas des personnes que je combats, ce sont des idées. J’ai peut-être du temps et de l’énergie à perdre. Penser est mon métier (puisque j’enseigne la philosophie) : je commencerai par répondre qu’y consacrer du temps ne me dérange pas trop, surtout quand il s’agit d’échanger avec des personnes qui elles-mêmes réfléchissent et argumentent de façon respectueuse comme vous le faites. Je dirai ensuite que ce que nous pensons détermine le rapport que nous avons au réel. En ce sens, ce que nous croyons (du sens le plus basique aux postulats les plus élaborés) est décisif, au sens propre (càd touche notre décision de vivre). Nos pensées ne sont donc jamais neutres (« là où est ton cœur, là aussi est ta vie » pour paraphraser un propos d’une ancestrale sagesse). Je n’ai pas la naïveté de penser que l’humanité dans sa totalité devrait être chrétienne ; je ne rêve même pas (mais alors franchement pas !) d’un retour à la chrétienté : le fait de nous savoir potentiellement et universellement rachetés par le Christ, en tant que croyant chrétien, ma suffit ; après, c’est une affaire personnelle qui regarde chacun et son Créateur : je n’ai aucunement l’intention de me placer à la place du Père pour porter sur les gens un Jugement dernier. Je n’ai ni cette prétention ni cette démesure.

    Pourquoi écrire alors ? Pour remoraliser la vie sociale ? Les gens font ce qu’ils veulent ; ce n’est pas par mépris, mais ce que chacun fait de son kiki ne m’intéresse pas ! Ce qui par contre m’embête, c’est qu’avec des lois, nous sommes sur le terrain du général et de la règle. Que l’on s’exprime par rapport à la règle, quoi de plus légitime quand on est citoyen, càd, pour parler le langage de Rousseau, quand on est à la fois, comme membre du peuple, Sujet et Souverain (cf. Le Contrat social).

    Ce n’est pas les gens que je juge, ce sont les règles : ce n’est pas une nuance sophistique. Je ne veux blesser personne. Mais quand la loi s’apprête à broyer les citoyens, en généralisant le relativisme, en apprenant dès la Grande Section de maternelle que la nature sexuée est un accident et que l’identité sexuelle se choisit (dire ça à un enfant de 5 ans : des discussions à propos desquelles les plus grands savants ne sont même pas d’accord : j’appelle ça de l’endoctrinement !). Dire, comme la sénatrice Mme Meunier que les enfants appartiennent à l’Etat (pas aux familles ; quand le chef de l’Etat renouvelle plus de la moitié des membres du CCNE (Comité Consultatif National d’Ethique) pour y mettre des personnes proches de sa sensibilité au niveau des questions éthiques afin de poursuivre des réformes sociétales (euthanasie, manipulation de l’embryon, etc.) dont on peut dire qu’on est loin de l’unanimité sur le sujet, j’affirme qu’il y a là matière à s’engager au nom de la noblesse de l’engagement politique et non pour écraser ou stigmatiser quiconque.

    Dommage que les manifestations de LMPT aient pu blesser : considérer un manifestant moyen de LMPT comme un facho (cf. les arrestations multiples et arbitraires des veilleurs par exemple, les garde à vue sans fondement, etc.) ne gêne pas grand monde : les medias (juges et parti dans cette affaire) ne s’en émeuvent absolument pas. Mais c’est vrai que quand on défend le point de vue qui est le nôtre, le fait d’être considéré comme un sous-citoyen ne devrait pas nous étonner nous-mêmes…

    Il y a comme une « étoile jaune » de la pensée dans cette affaire, et elle n’est pas du côté on l’on voudrait nous faire croire qu’elle est. Je crois le gouvernement, qui passe en force sur toutes ces questions, parfaitement irresponsable. Aucun dialogue réel n’a été engagé et l’écoute n’a été que de façade. Vous nous direz que c’est à cause de notre dogmatisme (les cathos coupables héritier du pouvoir sont toujours et encore une cible facile). Pourtant, il y a, chez les manifestants (qui n’étaient pas que des cathos, loin de là) beaucoup de gens qui réfléchissent : pourquoi avoir précipité les choses, si ce n’est pour servir la sacro-sainte croyance au progrès. Laissons-faire ; je n’ai pour ma part aucune illusion sur la possibilité de contrecarrer ce que j’appellerais l’esprit du temps. Je continue de faire confiance en l’intelligence humaine (dont Descartes dit, sous le vocable du « bon sens », qu’elle est la chose la mieux partagée au monde) et en sa capacité de faire des distinctions, des différences, bref, je crois en la vertu de la « discrimination » bien comprise dans la mesure où cela nous permet de comprendre que tout n’est pas égal, ce qui nous fait plonger dans les plus grandes confusions.

    Ainsi, tout existe et je m’en réjouis. Le monde n’est pas parfait et je ne m’en plains pas. J’ai aussi une capacité à réfléchir et ne suis pas qu’un sale facho (ce serait très mal me connaître) ; par conséquent, je l’exerce, je discute ; je ne prétends pas changer l’ordre du monde (et commencerai, pour citer encore Descartes dans son Discours de la méthode, par changer mes désirs plutôt que celui-là) mais je ne m’empêcherai pas de le penser. Et si des lois veulent tout mettre sens dessus dessous, je ne pourrai pas les contrecarrer (car on ne peut, comme le signale Tocqueville dans La démocratie en Amérique, contrer les décisions irrésistibles de la majorité) ; mais je ne me priverai pas de le dénoncer, non pas sur la base d’affects et dans la stigmatisation de qui que ce soit, mais sur la base d’une réflexion qui ne craint pas de discuter avec qui ne pense pas comme moi.

    J’ai été plus long que je ne le pensais initialement. J’ai rappelé tout cela pour être tout à fait claire sur mes intentions et pour repousser l’implicite accusation de dogmatisme que j’ai pu lire dans votre mot.
    De tout cœur,

    Veilleur des Ardennes.

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