• Qu'est ce que l'homme ? Individu ou Personne relationnelle ?

    Un article d'Alain LEDAIN

    Psaumes 8 : 4 (ou 5) : « Qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l'homme, pour que tu prennes garde à lui ? »

    Définition d'une anthropologie biblique chrétienne

    Qu'est ce que l'Homme ? Pour répondre à cette question, nous partirons des deux premiers chapitres du livre de la Genèse.

    Genèse 1 : 1-3 : « 1 Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. 2 La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. 3 Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. »

    1 – « Au commencement, Dieu* créa… » : Dieu est le grand architecte de la création. Dans la mesure où il est à l’origine de tout ce qui existe, il doit être considéré comme le Père de la création.

    1 Co 8 : 6a : « néanmoins pour nous il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes... »

    Il est à remarquer que le mot « Dieu » du premier verset de la Bible est la traduction d’ « Elohîms », un mot pluriel. Par contre, le verbe « créer » est conjugué au singulier ; ce qui confirme bien l’unicité de Dieu.

    2 - « et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. » : Le Saint-Esprit de Dieu est présent.

    3 - « Dieu dit… » : Le logos (le Verbe, la Parole) est présent.

    Nous connaissons bien ces versets de l’évangile selon Jean : « 1 Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu… 14 Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. »

    Paul écrira aux Colossiens (1 : 15-17) : « 15 Il [le Fils bien-aimé] est l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute la création. 16 Car en lui ont été créées toutes les choses qui sont dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, trônes, dignités, dominations, autorités. Tout a été créé par lui et pour lui. 17 Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. »

    Des trois points précédents, nous concluons que le Dieu trinitaire est à l’œuvre lors de la création.

    Revenons au premier chapitre de la Genèse : « 26 Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance… 27 Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme. »

    Le pluriel employé dans ce verset (« Faisons... notre... ») ne devrait pas nous surprendre : la nature de Dieu est une communauté de personnes en relation parfaitement unie.
    C’est pourquoi, après que « Dieu vit que la lumière était bonne » (Gn 1 : 4), « que cela était bon » (Gn 1 : 10, 12, 18, 21, 25) voire même « très bon » (Gn 1 : 31), « L'éternel Dieu dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul… » (Gn 2 : 18). Ce « Il n'est pas bon » pourrait étonner. Mais puisque Dieu est une communauté de personnes, il crée nécessairement une communauté d’humains appelés à s’aimer et à vivre l’unité. « L’amour est l’unité de la communauté. » (Emmanuel MOUNIER, « Révolution personnaliste » et « Révolution communautaire », page 193)

    Allons plus loin : L’image de Dieu n’est ni dans l’homme, ni dans la femme mais dans « l’homme et la femme » : « Dieu dit : Faisons l'homme à notre image… il créa l'homme et la femme. »

    « Nous ne sommes pas des animaux évolués. Nous avons été créés pour Dieu », nous avons été créés « êtres d’amour signifiés par notre ouverture à l’autre, notre capacité à aimer celui ou celle qui s’affirme dans la différence. C’est ainsi que nous correspondons à notre ressemblance divine. » (Gérard Leclerc) Et la différence première, c’est la différenciation sexuelle. C’est pourquoi atteindre à cette différence est particulièrement grave au plan anthropologique. (Je n'exprime pas ici une condamnation morale.)

    Le christianisme fonde son anthropologie sur le Dieu trinitaire.

    Ce qui fonde notre personne, ce qui fonde l’Homme, c’est le fait d’être en relation : en relation avec Dieu, en relation les uns avec les autres et en relation avec le monde créé, relations qui devraient être à l’image de la communion des Personnes divines, échange incessant d’amour mutuel – don de soi et joie réciproque – qui unit le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

    La personne s’oppose à l’individu : « elle risque par amour au lieu de se retrancher. Elle est riche […] de toutes les communions… » , de toutes ses Rencontres (avec un R majuscule) ; elle ne se réalise qu’à travers un don désintéressé de soi. Dans le renoncement joyeux à elle-même et le don au profit de ceux qu'elle aime, la personne enrichit sa vie.

    « Elle risque par amour… ». L’amour est un risque. Toute relation demande du courage : celui de se montrer tels que nous sommes, d’être authentiques alors que nous sommes - et c'est là la condition de tous les hommes - faibles, fragiles, nus, pauvres, vulnérables, imparfaits.

    Fragilité, vulnérabilité : des mots en opposition avec l’air du temps qui glorifie les forts, les vainqueurs et les bien-portants. Et pourtant, c’est dans la fragilité et la vulnérabilité que le (Dieu) Tout-Puissant s’est pleinement révélé en Jésus-Christ. « Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ lequel […] s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme, il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix. » (Selon Phi. 2 : 5-8) [1]

    Puisque « l’amour pardonne tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (selon 1 Co 13 : 7), il faut oser la confiance en l’amour d’autrui, ne pas le soupçonner de nous rejeter s’il découvrait certaines facettes de notre vie.

    Arrêtons de nous demander si nous sommes assez bien pour mériter d’entrer en relation. Croyons profondément en notre valeur : nous sommes à l’image de Dieu et Dieu a donné son Fils pour nous.

    Quoique nous nous reprochions, confessons-le et acceptons le pardon de Dieu. Ensuite, réconcilions-nous avec nous-mêmes – à moins que par orgueil démesuré, nous nous croyons plus grands que Dieu. « En effet, même si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur et il connaît tout. » (1 Jn 3 : 20)

    Pour reprendre une formulation de l’écrivain et théologien protestant Paul Tillich (1886-1965), il faut « avoir le courage de s’accepter comme accepté, en dépit du fait qu’on est inacceptable. »

    Nous sommes imparfaits mais nous sommes aimés de Dieu et nous nous devons de nous aimer mutuellement.

    L’amour est aussi un risque en ce qu’il nous incite à nous investir dans des relations qui pourraient ne pas être fructueuses. Le risque de toute relation, c’est qu’elle n’est ni contrôlable, ni prévisible complètement. Il faut accepter cet aspect. Ne pas l’accepter, c’est anesthésier notre vie, et avec elle anesthésier la joie et le bonheur.

    Les conséquences de la chute en ce début de XXIème siècle

    « Nos relations devraient être à l'image de la communion des Personnes divines », ai-je écrit plus haut car, malheureusement, la chute a eu de graves conséquences sur notre humanité. Alors que le récit de la Genèse parle de l’Homme comme un être en relation, nous sommes trop souvent conditionnés par la vision du monde occidental sur l’homme : un homme vu comme un individu autonome, indépendant et rationnel sans référence aucune à Dieu. « Je peux penser par moi-même », « je veux vivre pour moi » : tels sont les paradigmes de l’individualisme marqué par la sécularisation.

    Pour Emmanuel Mounier, le régime de l’individualisme enferme l'homme dans une attitude de repli sur soi et de défense. Il produit un homme « sans attache ni communauté naturelle […] tournant d’abord vers autrui la méfiance, le calcul et la revendication. » (Emmanuel Mounier, Le Personnalisme, Que sais-je, P.U.F. 1949)

    Coupés de Dieu, nous perdons la relation au prochain, l’intelligence du cœur et notre vraie humanité. Pour compenser cette perte, nous nous enfonçons dans le matérialisme. Ainsi avons-nous perdu le point de départ de la compassion et du souci des autres, d’où les terribles injustices et les misères qui se produisent dans notre monde.

    Jamais nous n’avons vu une telle détresse relationnelle et les pauvres ne sont seulement ceux qui le sont matériellement : il y en a beaucoup qui le sont affectivement, en amour. Que l’on songe à « l’isolement dans lequel certains vivent : tel cet homme José, 62 ans, découvert mort chez lui dans son appartement HLM, le 12 octobre 2009, plus de deux ans après son décès. »

    En juillet 2011, une campagne contre la solitude était lancée en partant du constat que 20 millions de français souffraient de solitude, et ce à tous les âges et dans toutes les catégories de la population. (En savoir plus...

    Construire son identité

    Nos avoirs, nos possessions matérielles (automobile, maison...) ne nous aideront pas à définir notre identité. C'est une bonne nouvelle pour les pauvres !
    Notre identité, nous la construisons dans et par notre relation avec l’Autre (c’est-à-dire avec notre prochain et en particulier avec les figures d’autorité rencontrées – parents, enseignants… –) et le « Tout Autre » (Dieu).
    C’est le vis-à-vis, le regard de l’Autre qui nous permet de construire et de découvrir qui nous sommes ! 

    Et pour tous, c’est ainsi depuis la première enfance. En relation fusionnelle avec notre mère, nous n'existions pas en dehors d'elle. Un Autre, le père, a joué – ou aurait du jouer – un rôle fondamental : celui de couper cette relation fusionnelle et d’établir notre identité (entre autre sexuelle, soit par identification pour le petit garçon que nous étions, soit par différentiation pour la petite fille que nous étions).

    Au plan culturel, nous avons besoin de la diversité pour discerner notre identité. L’uniformisation des cultures (d’autres écriraient « l’occidentalisation du monde ») provoque des crises identitaires qui mènent à la violence et aux communautarismes.

    Songeons aussi au récit de la création tel qu’il est écrit dans le premier chapitre du livre de la Genèse. Dieu sépare, différencie pour identifier : « 4 Dieu […] sépara la lumière des ténèbres. 5  Il appela la lumière : “jour” et les ténèbres : “nuit” [...] 6 Et Dieu dit : Qu'il y ait une étendue entre les eaux pour les séparer.[...] Dieu fit l'étendue. Il sépara les eaux d'en-dessous de l'étendue des eaux d'au-dessus. [...] 8 Dieu appela cette étendue : “ciel”  [...] 9 Et Dieu dit : Je veux que les eaux d'au-dessous du ciel se rassemblent en un seul endroit afin que la terre ferme paraisse [...] 10  Dieu appela “terre” la terre ferme, et “mer” l'amas des eaux. 14 Dieu dit : Qu'il y ait des luminaires dans l'étendue du ciel, pour séparer le jour d'avec la nuit ; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années [...] »

    Pour aller plus loin : Lisez l'article : Construire notre identité en travaillant notre sanctification

    C'est la relation à l’Autre qui permet de nous identifier. Mais pour cela, l'altérité (la différentiation) est essentielle.

    D'ailleurs, les personnes de la trinité, égales dans leur essence, différentes dans leur rôle, s'identifient dans leur relation. Pourrait-on parler de « Dieu le Père » s'il n'existait pas « Dieu le Fils » ? Une personne trinitaire, que ce soit le Père, le Fils ou l'Esprit, ne se définit que dans sa relation par rapport aux deux autres.

    Il n’y a pas de connaissance, même de soi, sans une relation avec un Autre. Ainsi, Dieu le Père n’a pas de connaissance de lui-même en dehors de l’engendrement de son Fils. « Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu le Fils unique, qui est dans l’intimité du Père, est celui qui l'a fait connaître » (Jn 1 : 18)… y compris à lui-même !  La distinction (l’altérité) est assurée par la relation de génération du Fils par le Père.

    Remarque : Jésus dit « Le Père et moi, nous sommes un. » (Jn 10 : 30)  Pourtant, ils restent deux personnes distinctes. De même, l’homme et la femme sont appelés à être une seule chair (Gn 2 : 24). Cependant, dans leur union, ils restent différents.

    Il n’y pas d’amour qui ne soit fécond. Entre le Père et le Fils, la réalité de l’amour les unissant s’est manifestée par le ‘jaillissement’ du Saint-Esprit, une personne réelle et distincte.

    Il y a un seul Être divin parce qu’aucune des Trois Personnes n’existe ni ne peut exister sans une relation aux deux autres.

    Parler de la Trinité, c’est marcher sur une terre très sainte. Mais, ne fallait-il pas en parler, puisqu’elle est notre modèle relationnel ?

    Une remarque importante

    La vie est dans la relation (a) avec l’Autre (b), la mort est dans la séparation - c'est-à-dire  dans la rupture de relation - (a) et « l’adoration du semblable » (b) : La vie n’est féconde que dans l’altérité. Au plan physique, elle naît de la rencontre d’un homme et de son alter : la femme. Au plan spirituel, l'adoration du semblable (de la créature) est le résultat de la « mort spirituelle », c'est-à-dire de la séparation avec Dieu, et elle est condamnée par le Créateur (Rm 1 : 23-27).

    Nous sommes appelés à l’unité, pas à l’uniformité, pas à la (con)fusion. Quand je suis en relation avec quelqu'un, si j'abolis toute distance et toute différence, j'étouffe et je détruis celui avec qui je suis en relation. La fusion n'est pas l'idéal de la relation : la (con)fusion est la mort de la relation.

    Il s’agit d’aimer dans la différence… Un très bel exemple est encore une fois celui de la mère et de l’enfant. Pendant la grossesse, elle est en quasi-fusion avec son enfant. Pour que l'enfant vive – c'est-à-dire pour qu’il y ait naissance –, pour qu'il y ait authentiquement relation avec l'enfant, il faut d'abord que la mère l'éjecte, s'en sépare et coupe le cordon ombilical. La vraie relation de la mère à l'enfant présuppose cette distanciation et cette différentiation.
    (Paragraphe précédent inspiré du philosophe Hubert Hausemer) 

    L'Esprit de la Pentecôte est celui qui nous unit dans l’altérité. Dans la Bible, vous aurez remarqué qu’il est écrit : « Tu aimeras ton prochain » et non « Tu aimeras ton semblable ». Aimer son semblable, c'est risquer d'être séduit par « l'image idéale de nous-mêmes quand elle se manifeste dans un autre. »[2] On se construit fort mal en miroir...

    Ajoutons encore que l’idée de différence peut fort bien se conjuguer avec celle d’égalité. Egalité n’est pas égalitarisme. L’égalitarisme nie les différences et tente de les effacer, parfois par jalousie.

    Quand le serpent affirmait « vous serez comme Dieu » (Gn 3 : 5), il proposait l’indifférenciation entre le Créateur et la créature, il proposait de refuser l’altérité divine.

    Le rétablissement de toutes choses est en Jésus-Christ et l’Eglise est appelée à le manifester.

    L'oeuvre du Saint Esprit dans le croyant ne le transforme pas en extra-terrestre. Tout au contraire, en développant sa « relationalité », elle le rend à sa véritable humanité. Et puisque la qualité de nos relations doit être à l’image de celle qui unit les personnes de la Trinité, on comprend la prière de Jésus (Jean 17) : « 11 … Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous... 20 Ce n'est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, 21 afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m'as envoyé. 22 Je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un, - 23 moi en eux, et toi en moi, -afin qu'ils soient parfaitement un, et que le monde connaisse que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé.»

    L’Eglise n’est pas une entreprise, n’est pas une succession d’activités mais est une communauté appelée à manifester l’amour partagé (réciprocité), la communauté de Dieu : « qu'ils soient un comme nous sommes un ». L’Eglise n’est pas une organisation mais un organisme vivant, un corps qui « s’édifie lui-même dans l’amour. » (Ep. 4 : 16)

    Une des manières dont l’Eglise doit se montrer différente réside dans son engagement pour la communauté. Et la communauté n’est pas une simple somme d’individus. « Nous » n’est pas une accumulation de « je ». Pour donner une forme mathématique à notre propos et rappeler une chanson de Grégoire :
    « Nous > Toi + moi + eux + tous ceux qui le veulent + lui + elle et tous ceux qui sont seuls ».
    (Lire « Nous strictement supérieur à Toi + moi +...».)

    Ce qui fait le « Nous », c'est, non (seulement) un contrat juridique, mais une alliance autour de valeurs communes et/ou d'un bien commun, et pour l'Eglise, autour et par la personne de Jésus-Christ. Une alliance engage mutuellement et implique la participation à une histoire commune, et cela de la cellule familiale dont le mariage est le sceau de l’alliance jusqu’à la communauté nationale… en passant par l’église locale parfois appelée « communauté chrétienne ».

    Si l’Eglise perd le sens de la communauté, de l’unité, elle n’adresse plus un message pertinent à notre monde qui se meurt par manque d’amour : elle est inadéquate ! L’unité est la marque de l’Evangile. Elle est la manière dont nous manifestons publiquement ce qu’est l’Evangile.

    Nous ne devons pas être différents seulement par notre style de vie individuel mais aussi par la façon que nous avons d’entretenir des relations mutuelles : relations de solidarité et d’esprit de service réciproque.

    Evangile selon Jean, chap. 13 v. 35 : "A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres."

    Bien évidemment, nous devons éviter ce qui divise : la partialité, le favoritisme, les discriminations, les stigmatisations, l’esprit de compétition, les considérations de rang, de statut, de sexe, de race, de fortune ou de position sociale.

    Une nouvelle culture

    La mondialisation et le consumérisme sont focalisés sur l’individu, sur l’amélioration de sa propre vie, de sa carrière professionnelle, de son bien-être. Cette manière de voir est  centrée sur l’intérêt personnel. L’Eglise, au contraire, est appelée à travailler avec un ensemble de valeurs qui sont absolument en désaccord avec la culture de la mondialisation.
    Un avenir meilleur se définit en termes de recherche de la justice de Dieu, et de justice et de paix dans la communauté. Communauté de l’église locale mais pas seulement : dans toutes les communautés auxquelles nous appartenons (celles du travail et de la nation par exemple). C’est une vision orientée vers l’extérieur, sur le bien-être d’autrui et qui valorise la générosité et le don de soi.
    Concrètement, il s’agit de prêter attention les uns aux autres, de prendre le temps de nous parler, entre voisins, entre collègues, entre membres d’une même famille. Nous pouvons bien engager toutes sortes de combats, si nous employons notre énergie à nous protéger les uns des autres dans un repli défensif ou à éviter de nous rencontrer réellement, « si nous n’avons pas l’amour », nos combats, nos engagements resteront stériles. Pour qu'ils aient une fécondité, cela suppose qu'ils s'enracinent dans un terreau nourricier : celui du goût de vivre ensemble. (Selon Etienne GRIEU)
    Dans ce vivre ensemble, agissons toujours de telle façon qu’autrui puisse grandir en tant qu’être relationnel.

    Dangers

    Deux extrêmes menacent la communauté : un certain individualisme et le communautarisme. Ce dernier est un repli d’une communauté sur elle-même, exclusive de ceux qui n’en font pas partie, jetant l’anathème sur l’étranger.

    La communauté doit être un lieu de liberté et non d’enfermement dans lequel chaque personne doit répondre à sa vocation et être respectée dans sa singularité, dans son irremplaçabilité. Elle ne doit pas être un lieu de dissolution de la personne ni d’écrasement par une soumission complète à la volonté de la communauté. Chacun doit s'assumer, prendre des décisions et donc des responsabilités, doit pouvoir dire non. Une vraie communauté rapproche tout homme de lui-même.

    La communauté est elle-même une personne : elle est une personne de personnes. En tant que telle, elle est appelée à la relation avec d’autres communautés.

    Construire la communauté (que ce soit la nation, la famille, l'entreprise, l'association ou l'église locale)

    N'oublions pas : la Trinité est notre modèle de communauté, notre modèle de relation interpersonnelle.
    Dans l'adoration, la communion des Personnes divines s'offre à notre regard tel un magnifique et haut sommet. Là où le modèle de la Trinité prévaut, chacun partage avec l'autre le souci du tiers ; chacun intercède en sa faveur auprès de l'autre. Il se crée des solidarités et l'exclu - l’étranger, la personne handicapée par exemple - est accueilli. Il s'établit une culture de paix et de non-violence.
    Quand l'Eglise vit selon ce modèle, elle devient prophétique en ce qu'elle annonce l'ordre relationnel du Royaume de Dieu. Elle doit en être le « laboratoire ».

    A l'inverse, quand une communauté s'unit autour de l'éviction d'un bouc émissaire, elle entre dans une culture orientée vers la violence et la mort [3].

    La construction de toute communauté exige du travail de chacun de nous, du temps, de la volonté, de la persévérance, le dépassement de la peur de l’autre et… des sacrifices. Elle suppose l’engagement de tous.

    Il est bon que chacun se pose quelques questions :
    - Envers qui est-ce que je me sens engagé ? Quels noms (prénoms) cette question fait-elle surgir ?
    - Ces noms (prénoms) n’appartiennent-ils qu’au cercle restreint de ma famille ?
    - Comment cet engagement se traduit-il concrètement ?

    La tâche communautaire requiert la participation de tous pour assurer la cohésion de l’ensemble. La communauté, ça n’est pas une immense majorité spectatrice du service d’une minorité (au plan ecclésial, voyez Romains 12 : 5-8).
    Nous avons tous reçu au moins un don nous permettant d’exercer un service, d’apporter notre pierre à l’édification des communautés auxquelles nous appartenons. Connaissons-nous le ou les nôtres ? Qu’en faisons-nous ?

    Une conclusion qui ne peut en être une

    On ne peut conclure un tel thème : il est un programme de vie, un chemin de vie marqué par l'amour. Ce chemin, qui mène à la vie bonne, est difficile sans le recours de la grâce de Dieu.

    Pour toute église locale, j’aimerais finir ce texte en citant Daniel Bourdanné, Secrétaire général de l’IFES (« Groupes Bibliques Universitaires » au plan international) : « [Au sein de la diversité de la communauté internationale de l'IFES], Dieu ne nous a pas simplement appelés à être un groupe, à nous tenir côte à côte, à proclamer son royaume chacun de notre côté. Il nous a appelés à être une communauté. C'est au sein de notre communauté que nous comprenons les Écritures ensemble, que nous prions ensemble, que nous façonnons l'avenir ensemble, en tant que chrétiens transformés par l'évangile. C'est ensemble que nous sommes appelés à avoir une influence sur l'université, l'église et la société, pour la gloire de Dieu. »

    Appendice

    Sachez que l’anthropologie biblique exposée dans cet article peut trouver des conséquences dans le domaine macro-économique.

    Le livre « Oser un nouveau développement » propose de dépasser les notions classiques de croissance et de décroissance pour les remplacer entre autres par les notions de croissance relationnelle, pour « passer d’un idéal de prospérité partagée à un idéal du savoir bien-vivre ensemble », et de croissance symbiotique.

    Dans une « économie symbiotique », l’activité humaine cherche à s’inscrire harmonieusement dans le fonctionnement des systèmes naturels et à restaurer ainsi la relation de l'homme avec la nature.

    Pour en savoir plus, cliquez ici .

    Au plan micro-économique, l'Economie de communion s'inscrit pleinement dans l’anthropologie biblique. Ce qui est primordial dans l'entreprise, c'est la personne humaine, plus que le capital.

    Pour en savoir plus, cliquez ici .

    Notes :

    [1] Accepter sa fragilité et sa vulnérabilité, c’est comprendre celles de l’autre. Toute personne doit être entourée, protégée.
    En ce qui concerne le chrétien, même s’il peut tout par Celui qui le fortifie (Ph. 4 : 13), même s’il est plus que vainqueur par Celui qui l’a aimé (Rm 8 : 37), il n’en reste pas moins soumis aux périls, à la peine, à la faim, à la soif, au froid et au dénuement. (2 Co. 11 : 23-27) 

    [2] Dans ce paragraphe, je fais référence entre autre à l’homosexualité. Dans le premier chapitre de l’épître aux Romains, l’apôtre Paul la décrit comme une conséquence directe du refus de reconnaître Dieu ; pas tant parce qu’elle constitue le péché « par excellence », mais parce qu’elle est emblématique de l’adoration du semblable.

    [3] Le bouc émissaire – même s’il constitue un petit groupe – est celui qui explique la totalité de la crise que la société traverse : il en est le responsable. Il soude une communauté apeurée dans la haine contre lui et sert à détourner l’attention des vrais problèmes.
    Que l’on se souvienne du nazisme et des juifs considérés comme responsables de toutes les difficultés de l’Allemagne.

    Ressources

    Livre « Solitaires ou solidaires – La dimension communautaire de l’Eglise» © 2000 Editions Empreinte Temps Présent 
    « Mondialisation » de Ruth Valerio (Document disponible en téléchargement à partir du lien suivant : http://www.christnet.ch/PDF/Fr_Home_Economy_10_03_2005_11_25_Valerio___Mondialisation___Mail.pdf
    Conférence d’Etienne GRIEU sur le thème « Qu’as-tu fait de ton frère ? » (Semaines sociales de France) 
     Anthropologie biblique (5) : déconstruire la violence construire la paix (Marie-Louise Martinez)  L'alternative d'une contre-culture de paix et de non-violence : l'émergence de la personne

    L'Amour du semblable
    Questions sur l'homosexualité

    Sous la direction de Xavier Lacroix – Cet ouvrage a été réalisé dans le cadre de l'Institut des sciences de la famille de l'Institut catholique de Lyon.

    Résumé :

    L'orientation et les conduites homosexuelles suscitent aujourd'hui nombre de discussions, interrogations, voire perplexités, bien au-delà de ceux et de celles qui sont le plus directement concernés. Le sujet est passionnel, ne laissant personne indifférent parce qu'il n'est étranger à personne. Si les attitudes d'exclusion ou d'ostracisme, encore présentes, sont de plus en plus réprouvées, c'est parfois pour donner dans d'autres clichés, tel celui d'une équivalence entre homosexualité et hétérosexualité, comme s'il s'agissait d'une simple variante ou alternative. Le premier but des journées dont est né cet ouvrage a été de dépasser de tels simplismes. Comprendre, reconnaître, entendre – les témoignages littéraires ou personnels notamment –, mais aussi interroger, analyser, oser critiquer ce qui relèverait d'une indifférence à la différence. Car notre option consiste à prendre en compte l'altérité sans négliger la richesse de la signification de la sexualité elle-même, moyennant toutes les médiations par lesquelles elle se donne.

    Diverses disciplines ont été sollicitées pour que chacune exprime selon sa méthode, les variantes et les constantes, les ressources et les limites, la genèse et les obstacles propres à cette orientation affective : histoire, littérature, sociologie, psychanalyse, philosophie, théologie. Une des originalités de cet ouvrage est sans doute d'articuler au discours des sciences humaines celui d'une recherche éthique, toujours ouverte. La proposition philosophique, qui également est invitation au dialogue, est prolongée par une approche théologique, propre aussi à dépasser la seule démarche éthique. Car l'essentiel n'est pas la morale, mais l'accès à l'authenticité du désir et à la liberté véritable.

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  • Commentaires

    1
    benoitM
    Jeudi 26 Août 2010 à 19:06

    C'est un développement interressant, en tout cas qui surprend ! C'est en tout cas avec beaucoup de plaisirs que je te lis et apprécis... et t'adresse cette parole d'encouragement : " Les histoires rendent les hommes, sages ; les poésies, humoristiques ; les mathématiques, subtils ; la philosophie naturelle, profonds ; la morale, sérieux ; la logique et la rhétorique, capable de lutter." (Bacon) - Amicalement.


     

    2
    Christ Hope
    Vendredi 27 Août 2010 à 11:16

    "(L’alcoolique a la liberté de choix entre plusieurs dizaines de marques de Whisky mais n’est pas libre de s’abstenir de choisir (de ne pas boire) : il est esclave et dépendant de la boisson.) "


    Pour ma part, j'avoue qu'un Chivas 25 ans ou un White et McKay 21 ans ou un Glenlivet 15 ans (plus sec que les deux autres, mais aux flaveurs boisées très prononcées, un "whisky de femmes" quoi) me font craquer quand j'en vois une bouteille. A déguster modérément évidemment.


    Merci pour ton article Alain. Je suis assez surpris qu'un prof de maths soit en fin de compte un prof de philo. ^^ Belle approche de la question en tout cas.

    3
    Maya07
    Lundi 30 Août 2010 à 09:20

    Bonjour,

    J'ai eu la chance de recevoir votre enseignement en direct lors du culte d'hier matin. Je n'ai pas osé venir vous voir à la fin du culte par timidité.

     

    Quoi qu'il en soit, je tiens à vous remercier pour cet enseignement qui a eu beaucoup d'écho en moi. Il m'a rappelé à quel point notre religion est également une belle philosophie de vie.

     

    Bien à vous.

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