• Quelques réflexions sur le sens du « mariage chrétien » et sur les difficultés actuelles du catholicisme à ce sujet

    Un article de Cédric l'Auxerrois

    Le blog "Ethique Chrétienne" n'a pas vocation à lancer des débats théologiques entre les différentes dénominations chrétiennes. Il nous a pourtant paru intéressant de publier cet article de Cédric l'Auxerrois : il n'est pas polémique et peut aider chacun à réfléchir en profondeur sur "le mariage", alliance tant chahutée aujourd'hui.

    ***

    Les débats sur les divorcés-remariés, qui suscitent d'énormes remous chez les catholiques à l'heure actuelle, doivent nous amener à nous poser de multiples questions : D'où vient le divorce entre la doctrine catholique et la « nouvelle pastorale » souhaitée par le pape François, qui se veut accueillante aux divorcés-remariés ? Qu'est-ce que le Christ veut dire lorsqu'il énonce, en Matthieu 19, 6 : « ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas » ? A-t-on assez creusé la signification de cette parole, et notamment l'idée que Dieu serait directement la source de ce lien ?

    Il me semble, en effet, que dans la perspective catholique, Dieu est moins à l'origine de ce lien qu'il n'en est le garant. Les époux, en effet, se choisissent ou se reconnaissent mutuellement, et le sacrement de mariage (l'échange des consentements), dans la perspective catholique, est ce qui vient « sceller » divinement cette union. Dieu ne fait ici qu'entériner la décision des époux, qu'il unit l'un à l'autre par la médiation du sacrement. Suffit-il, néanmoins, pour qu'il y ait mariage « devant Dieu », que les époux se soient donnés mutuellement le sacrement de mariage ? A priori non, puisque l'Eglise catholique reconnaît que le mariage peut être « nul » si l'une des quatre conditions suivantes fait défaut :

    1) Il faut que les époux soient libres dans leur engagement (ce qui exclut aussi bien une pression exercée de l'extérieur que l'aveuglement passionnel).

    2) Il faut qu'ils se promettent fidélité (un mariage où l'un des deux n'aurait pas l'intention d'être fidèle au moment de sa promesse est « nul »).

    3) Il faut que les époux soient ouverts à l'accueil de la vie et à l'éducation des enfants (un conjoint qui ne voudrait pas d'enfant pourrait voir annuler son mariage par la suite).

    4) Il faut, enfin, que les époux aient consommés charnellement leur union.

    Ma question est la suivante : ces conditions suffisent-elles pour estimer qu'il y a eu mariage « devant Dieu » ? Il me semble qu'il manque la principale condition : il faut que les époux aient reconnus que l'amour qu'ils se portent trouve bien en Dieu son origine et sa source, car c'est seulement ainsi que l'on pourra dire que c'est bien Dieu qui les a « unis », car ce qui fait la spécificité de la "nouvelle alliance", si l'on en croit l'Ecriture sainte, c'est qu'elle est "scellée" dans le coeur des croyants régénérés, ce que confirmerait un texte aussi décisif qu'Ezéchiel 36. C'est ce que St Paul appelle la "circoncision du coeur", qui est pour lui la véritable circoncision. Pourquoi ne pas penser alors que l'union des époux soit scellée dans le coeur de ceux-ci, un cœur qui a été incliné l'un vers l'autre par Dieu, qui les unit dans SON amour ? Soit. Mais on dira : ce critère est bien subjectif. Comment savoir que l'amour que je porte à mon conjoint vient de Dieu ? St Paul, en I Corinthiens 13, 4-7, donne des éléments intéressants pour « discerner » le véritable amour, celui qui trouve vraiment en Dieu sa source et son origine : il « prend patience », il « rend service », il « n'est pas jaloux », il ne « fanfaronne pas », il ne « s'enfle pas d'orgueil », il ne fait « rien d'inconvenant », il ne « s'irrite pas », il « n'entretient pas de rancune », il « trouve sa joie dans la vérité », il « pardonne tout », il « croit tout », il « espère tout », il « endure tout ». Vous allez me dire : peu de gens sont capables d'un tel amour ! Oui, sans doute, mais c'est ainsi que nous sommes appelés à aimer, et si notre cœur a bien été régénéré par le Saint-Esprit, nous devons être capables d'un tel amour... C'est cet amour là dont Paul dit « qu'il ne passera pas », et on comprend alors que le lien qui unit les époux qui s'aiment d'un tel amour puissent être indissoluble. Quel est alors le rôle du sacrement ? En réalité, les époux ne font que "consentir" (on parle d'ailleurs d'échange des consentements, plus que du "choix" d'un conjoint) à un amour qui les dépasse, et qui doit puiser en Dieu sa source et son origine, en sorte que le sacrement ne fait qu'objectiver, par un signe "visible", cette « alliance invisible » que Dieu a scellée dans le coeur des époux lorsqu'il les incline l'un vers l'autre. Il est certain qu'en faisant de l'amour divin que l'on porte à l'autre le « critère » de la validité du mariage devant Dieu, il y a un risque de subjectivisme à cette conception. Mais le sacrement n'est-il pas là, justement, pour "objectiver" une fois pour toute cette "alliance", de manière à libérer la subjectivité de ses "atermoiements" et des doutes qui pourraient toujours l'envahir après coup ? Encore faut-il que le sacrement (l'échange des consentements) ait pu correspondre à une "vraie réalité intérieure" au moment de l'engagement, car c'est seulement cette réalité invisible (le coeur incliné par Dieu vers son conjoint en vertu d'un amour divin qu'il faudrait pouvoir "discerner" durant la période des fiançailles, quitte à ce que celles-ci soient beaucoup plus longues...) qui seule peut donner sens à cet engagement lui-même... Mais lorsque cette réalité intérieure fait défaut chez l'un des conjoints, peut-on dire qu'il y a réellement eu mariage « devant Dieu » ?

    Le sacrement est-il ce qui "scelle" cette unité, ou seulement ce qui "l'atteste" objectivement aux yeux de la communauté chrétienne ? Il y a là, pour moi, une vraie interrogation, qui se pose aussi au sujet du baptême puisque celui-ci n'est, pour nous baptistes, que le signe visible d'une réalité invisible : l'ensevelissement du corps dans l'eau est le "signe visible" de la régénération ou de la purification du coeur par la foi, qu'il représente sur un mode symbolique. C'est donc un signe d'appartenance au peuple de la nouvelle alliance, tout comme la circoncision, dans l'ancien testament, était un simple signe d'appartenance au "peuple élu", avec cette différence que la nouvelle alliance doit d'abord être scellée dans le coeur (par le don de la foi et la réception du Saint-Esprit, ce qui correspond à la nouvelle naissance) et non directement dans la chair.

    Il est vrai que les protestants ne font pas du mariage un « sacrement », mais une institution purement « naturelle ». Sur ce point, je l'avoue, je me sens plus proche des catholiques (bien que la conception que j'ai des sacrements, signe visible d'une réalité invisible, soit clairement protestante) car si le mariage est une institution « purement naturelle » relevant de la grâce commune, et non une œuvre de la grâce que Dieu accomplit dans nos cœurs, cela ne revient-il pas alors à entériner les conséquences du péché dans l'institution elle-même (la « domination de l'homme sur la femme » et la « convoitise de la femme envers son mari », comme nous l'enseigne Genèse 3, 16) ? Ne faudrait-il pas faire du mariage un « sacrement », mais un sacrement qui ne tire son sens que de la « réalité invisible » dont il est le « signe visible » ? Les "noces de Cana", où Jésus remplit les outres de vin nouveau, semble aller dans ce sens : il faut une régénération du coeur humain (autrement dit, il faut le Saint-Esprit) pour que l'homme puisse être capable d'aimer véritablement comme nous le demande St Paul en I Corinthiens 13. Un mariage qui ne prendrait pas sa source en Dieu n'est-il pas dès lors voué à l'échec (il est vrai, je ne le conteste pas, que deux personnes athées peuvent cependant s'aimer d'un amour-agapè "divin" sans avoir pour autant reconnu Dieu comme étant à l'origine de cet amour : ils s'aiment cependant aussi d'un amour "divin" - agapé) et peut-on dire alors que les époux ont bien été "unis" par Dieu ? N'est-ce pas plutôt eux qui se sont alors unis eux-mêmes ? Ce sont juste des questions que je pose, libre à chacun de me faire des objections pour faire avancer la réflexion à ce sujet...

    ***

    Note : l'image illustrant cet article a été trouvée à l'adresse suivante : http://themes.prestashop.com/luxe/fr/bijoux/13-alliance.html

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  • Commentaires

    1
    Mardi 28 Octobre 2014 à 11:19
    Incarnare

    Cet article me semble faire une erreur  fondamentale dans sa compréhension du mariage dans le catholicisme, lorsqu'il affirme : "Il me semble, en effet, que dans la perspective catholique, Dieu est moins à l'origine de ce lien qu'il n'en est le garant." 

    Le Cardinal Caffara le souligne bien dans le livre "Demeurer dans la vérité du Christ". Je détaille son argumentaire ici : La "vérité" du mariage (et l'accès à la communion des divorcés-remariés) 

    Pour en donner les grandes lignes : comme dans le baptême, le consentement des époux "permet" à Dieu d'agir, mais c'est Dieu qui agit. Et il ne se contente pas de donner un "gage" aux époux : il les conforme véritablement, ontologiquement, pour qu'ils soient l'un pour l'autre comme le Christ pour l'Eglise. 

    En conséquence, l'affirmation "ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas", n'est pas simplement une prescription morale, que la toute-puissance de Dieu garantirait au nom d'une loi arbitraire, mais une réalité : ce que Dieu unit, aucune puissance humaine ne peut le séparer. 

    Cordialement.

     

    2
    Cédric l'Auxerrois
    Mardi 28 Octobre 2014 à 11:52

    Oui, je suis d'accord pour dire que dans la perspective catholique, 'il les conforme véritablement, ontologiquement, pour qu'ils soient l'un pour l'autre comme le Christ pour l'Eglise. Mais la question qui nous sépare est plutôt celle de l'efficacité du sacrement. J'ai le sentiment que les catholiques confèrent une efficacité directe à cet acte de consentement qui permet à Dieu d'agir. Or si, comme vous le dites, "ce que Dieu unit, aucune puissance humaine ne peut le séparer", il faut croire alors que la puissance de Dieu est bien faible, étant donné le nombre de divorces chez les catholiques qui se sont pourtant donnés le sacrement de mariage ! C'est pourquoi j'aurai plutôt tendance à penser que l'action de Dieu se situe plutôt en amont de l'échange des consentements (le sacrement), c'est à dire dans la grâce invisible par laquelle il unit le coeur des époux dans son amour. Car si les époux s'aiment d'un amour-agapè divin, alors oui, on peut penser qu'aucune puissance humaine ne pourra séparer ce que Dieu a uni : cette affirmation du Christ est donc bien une réalité et non une simple prescription morale, je vous rejoins entièrement sur ce point...

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    3
    Mardi 28 Octobre 2014 à 12:16
    Incarnare

    Nous croyons absolument à l'efficacité du sacrement, puisque l'Eglise ne reconnaît pas le divorce ! Et cela, malgré même le désir subjectif des époux 5 ans après. En revanche, nous croyons que Dieu n'agit que si les époux veulent vraiment faire un mariage, c'est à dire choisissent librement et en pleine conscience l'unicité, l'indissolubilité et la fécondité.

    "Il me semble qu'il manque la principale condition : il faut que les époux aient reconnus que l'amour qu'ils se portent trouve bien en Dieu son origine et sa source, car c'est seulement ainsi que l'on pourra dire que c'est bien Dieu qui les a « unis »"

    => vous évoquez là un point important et Benoît XVI a fait la même réflexion en janvier 2013 : peut-on faire un mariage sacramentel si l'on n'a pas la foi ?

    Nous distinguons cependant ici le mariage sacramentel du mariage "naturel" : de fait, le mariage existait avant le Christ. Jean-Paul II dit qu'il est "sacrement de la création" : même sans connaissance de la révélation chrétienne, le mariage porte déjà le signe de l'amour de Dieu-créateur. Mais le Christ a choisi de lui conférer une dignité particulière en en faisant (cf. Ep 5) également un sacrement de la rédemption. 

    La conception que vous proposez d'une action de Dieu "en amont de l'échange des consentements" :

    1. ne me semble pas résoudre la problématique que vous évoquez : les divorces seraient alors également signe d'inefficacité.
    2. me semble plus se rapprocher d'une vision orthodoxe que catholique : pour les orthodoxes, le "lien conjugal" se situe uniquement dans l'amour des conjoints que l'homme peut attaquer et détruire ; dès lors le divorce revient à acter la disparition de ce lien, disparition  antérieure au divorce. Dès lors, Mt 19, 6 devient une prescription morale, et non l'affirmation d'une action définitive de Dieu.
    4
    Cédric l'Auxerrois
    Mardi 28 Octobre 2014 à 13:22

    Je sais bien que l'Eglise catholique ne reconnaît pas le divorce, mais la séparation et le remariage civil de beaucoup de catholiques (il y en a aussi chez les protestants) semblent montrer que l'unité créée par le moyen du sacrement est bien "fragile". Peut-on dire alors que Dieu a réellement agi dans et par ce sacrement ? J'avoue que j'ai des doutes... Je suis d'accord avec vous sur le deuxième point, qui est justement le point sur lequel je rejoins les catholiques, et que j'aimerai faire entendre aux protestants (je suis protestant pour ma part, bien qu'ancien catholique et marié dans l'Eglise catholique). Pour le troisième point, j'ai plutôt le sentiment qu'il ne peut pas y avoir de divorce effectif si l'amour que les époux se portent vient bien de Dieu. S'il y a divorce, c'est peut être, justement, que l'amour initial des époux n'était pas divin, qu'il restait trop charnel et pas assez spirituel, bref que les fiancés ne se sont pas assez interrogés sur l'origine réel de leur amour, car l'amour-agapè qui vient de Dieu ne "passe pas" et il est "plus fort que la mort" : rien ne peut en triompher et c'est pourquoi un tel lien ne peut pas être dissous dans la réalité (et pas seulement en théorie, comme semblent l'indiquer vos suggestions qui admettent une "séparation de fait" sans reconnaître qu'il y a eu rupture du lien. Mais même si la séparation est distinguée du divorce par l'apôtre Paul, elle conduit bien à une rupture - au moins "de fait" - du lien). Pour le dernier point, je pense que le lien conjugal ne peut être détruit et attaqué que s'il ne vient pas de Dieu, et c'est pourquoi il y a bien à l'origine de ce lien l'affirmation d'une action définitive de Dieu. C'est justement parce qu'il vient réellement de Dieu (qui incline le coeur des époux l'un vers l'autre, lesquels se reçoivent l'un l'autre comme une "grâce de Dieu") qu'il ne PEUT PAS être détruit, et le sacrement devrait être réservé à ce type d'union, qu'il reviendrait aux conjoints de "discerner" à partir des critères donnés par Paul en I Corinthiens 13...

     

    5
    Mardi 28 Octobre 2014 à 13:46
    Incarnare

    "j'ai plutôt le sentiment qu'il ne peut pas y avoir de divorce effectif si l'amour que les époux se portent vient bien de Dieu"

    => Sans aller dans le semi-pelagianisme, je trouve que vous faites peu de cas de la liberté humaine et du rôle de la volonté dans l'accueil de la grâce du sacrement. Diriez-vous d'un baptisé qui fait plus tard d'acte d'apostasie que Dieu n'agissait pas vraiment dans son baptême ? 

    6
    Cédric l'Auxerrois
    Mardi 28 Octobre 2014 à 15:03

    Etant calviniste, je relativise effectivement grandement le "libre-arbitre", car seule la grâce peut libérer l'homme de son esclavage dans le péché. Les époux ne se "choisissent pas", ils se "reconnaissent", tout comme Adam a "reconnu" Eve en poussant un cri d'exclamation : "c'est l'os de mes os et la chair de ma chair !". Quand au baptême, cela dépend si vous parlez du rituel baptismal (qui n'est pour nous que le signe visible de la régénération, comme je l'explique dans l'article) ou du baptême du Saint-Esprit (lié à la réception du Saint-Esprit et à l'accueil de la Parole dans la foi, ce que nous appelons la "nouvelle naissance"). Il est clair que le deuxième est directement l'oeuvre d'une "grâce efficace" de Dieu, alors que le premier n'est que le "signe visible" de cette grâce invisible déjà reçue, et Dieu n'agit aucunement dans le rituel sacramentel puisqu'il a déjà agi lors de la conversion (ou baptême du saint-Esprit), pas plus qu'il n'agissait dans la circoncision (laquelle n'est, comme le rite baptismal, qu'un signe d'appartenance). c'est justement pour cette raison que nous ne baptisons pas les enfants, puisque la réalité intérieure et spirituelle dont le rite baptismal est le "signe" fait ici défaut (les nourrissons ne sont pas nés de nouveau, ils ne peuvent croire et se repentir personnellement de leurs péchés, comme l'exige le sens véritable du baptême des croyants selon le modèle scripturaire).

    7
    Cédric l'Auxerrois
    Mardi 28 Octobre 2014 à 15:04

    Je tiens à ajouter que je ne suis pas calviniste sur la question du baptême, vous vous en seriez douté...

    8
    Mardi 28 Octobre 2014 à 16:06
    Incarnare

    Je crois qu'on touche au coeur de notre différence ;) Pour nous, les sacrements font ce qu'ils signifient. Ils ne sont pas que des signes d'une réalité qui serait vécue par ailleurs. 

    Bonne journée ! 

    9
    ohiyessa Bolikli
    Mardi 8 Décembre 2015 à 16:35

     Cette faute de l'ignorance de la foi au profit de la froide raison a traversé toute l'histoire humaine et quelquefois dans le triomphe et qui hélas ne solidifie en aucune façon la catéchèse dogmatique des thèmes abordés du point de vue de l'église. Dans le traité de la concupiscence, BOSSUET a démontré principiellement ce que Saint Jean reprouve; le fait d'apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines. La foi suffit

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