• Vivre ou survivre après la société de consommation : 4 scénarios à l'horizon 2050

    Une conférence du cycle : "Développement durable, la croissance verte : comment ?"

     Vivre ou survivre après la société de consommation : 4 scénarios à  l'horizon 2050

    Par Nathalie Rusé, Diane Julien de Zélicourt et Yann Devaux, (étudiants à HEC)

    A partir d'un rapport réalisé par Yann Auger, Mariam Bouzoubaa, Yann Devaux, Jean Fox, Diane Julien de Zélicourt, Thomas Lebreuil, Nathalie Rusé, de films créés par ces étudiants et Bruno Raymond-Damasio, réalisés par Bruno Raymond-Damasio et produits par la société La Mandarine.

    En partenariat avec l'ADEME 

     Consultez ou téléchargez le document correspondant - Ci-dessous, un extrait de cet écrit

    Premier scénario : Sous Perfusion

    Société

    La société française dans ce monde ne se soucie pas du développement durable. La consommation y est au contraire poussée à son paroxysme, et le choix d'un modèle de croissance non durable est fait. Un espoir nouveau est en effet né parmi les hommes : celui de voir les peurs et craintes quant à l'avenir de leur planète disparaître à la suite de la découverte de nouvelles énergies qui retardent les échéances fixées jusqu'alors. S'installe ainsi une sorte de névrose collective, de dénégation généralisée : la politique de l'autruche est celle de cette société qui fait semblant de croire que guérir, en captant et enfouissant le carbone émis, suffit à éradiquer la menace qui pèse sur la planète.

    Le peuple s'en remet ainsi complètement aux scientifiques : la science est consacrée nouvelle religion parmi les hommes. Elle a en effet accompli le miracle : les soulager de leurs " angoisses climatiques ". La surconsommation fait partie des rituels de louange à cette nouvelle religion : il s'agit de remercier le Dieu " technologie " des découvertes qu'Il a permis et qui ont offert du répit à l'humanité aujourd'hui enthousiaste.

    La dénonciation " écologique " reste marginale et les contestataires au modèle de surconsommation sont peu nombreux. De plus, face à la pérennité de la valeur " consommer ", on assiste à une marginalisation accrue des personnes qui n'ont pas accès à la consommation, ce qui accentue inégalités et paupérisation de la société. Les marginaux dans cette société sont à la fois ceux qui voudraient faire preuve d'une déconsommation volontaire par leur engagement contre le mode de production énergivore soutenu par l'Etat, et ceux qui supportent une déconsommation forcée, du fait de la faiblesse de leur pouvoir d'achat.

    Economie

    L'économie s'articule autour d'une parfaite collusion entre les entreprises et l'Etat, ce dernier favorisant grandement leur activité. En effet, l'enthousiasme régnant soutient la consommation, qui soutient la croissance, ce qui convient grandement aux Etats, dont on mesure encore la puissance à l'aune de leur richesse matérielle. L'Etat dérégule et ne contraint pas les entreprises à une finalité sociale. Le politique et le social sont encastrés dans l'économique.

    L'économie est aussi intimement liée à la technologie, comme toutes les dimensions de ce monde. Ce sont en effet les gains de productivité dégagés grâce aux investissements de R&D massifs, et la réduction de la facture énergétique, qui ont permis de dégager les fonds nécessaires à soutenir l'emploi, les salaires et la consommation des ménages, mais aussi la baisse des prix des biens de consommation. En tout cas, le choix conscient est fait, de la part des acteurs, d'une croissance non durable.

    Les pays émergents ne construisent pas leur propre sentier de développement mais imitent le productivisme occidental.

    Politique

    L'Etat ne soutient pas ou très peu les citoyens : son rapprochement avec les entreprises est fort. Sa mission semble s'être détournée des citoyens pour se concentrer sur les entreprises qui réalisant, dans le discours politique, des missions d'intérêt général, comme le soutien de la croissance, le soutien du pouvoir d'achat par la répercussion des gains de productivité sur les prix... L'Etat est donc à l'écoute de lobbies industriels et agricoles forts et organisés, qui réussissent efficacement à défendre leurs intérêts auprès du régulateur. La collusion Etat/Entreprises est dans ce monde très forte, et influence les rapports de force entre les Etats et l'appareil productif : ces rapports semblent donner un net avantage aux entreprises.

    Il existe au dessus de ce niveau national, une régulation internationale forte qui a su créer l'adhésion autour d'elle. Les Nations Unies ont ainsi initié le renforcement des dépenses en R&D lors de la recherche d'énergies nouvelles, et ont joué un rôle prépondérant de tribune pour l'adoption des solutions de captage et d'entreposage du CO2. Le régulateur international va dans le sens de la solution la moins coûteuse, la moins angoissante pour les citoyens : le politique cherche pour sa pérennité à guérir, par les moyens les moins coûteux socialement et économiquement. Le choix de cette solution permet une efficacité de court terme, qui permet aux politiques d'être réélus par des citoyens dupés.

    Le choix commun d'une solution de guérison, fait au niveau supranational sous l'influence de la Chine, et le " concours " de R&D lancé à l'échelle internationale introduisent une forte concurrence internationale. Cette mise en concurrence des pays au niveau de la R&D conduit à l'exercice d'un dumping social et environnemental fort.

    Technologie / Environnement

    La technologie est prépondérante dans ce monde. Elle bénéficie d'un degré de confiance inégalé. Elle est à l'origine du bien-être et de l'enthousiasme régnant en 2050. Elle a été auparavant poussée par les grandes dépenses étatiques versées en R&D. En 2050, elle est adulée comme un Dieu.

    L'environnement est paradoxalement un sujet dont on se soucie, mais qu'on traite mal par des solutions inadaptées à long terme. Ainsi, la baisse des émissions de carbone est marginale par unité produite. Mais, l'augmentation du nombre total d'unités produites aboutit à une augmentation globale des émissions de CO2. Cet " effet rebond " a été souligné maintes fois dans la littérature sans que cela n'alarme ceux qui défendent le captage et l'entreposage de CO2.

    Législatif

    Nous l'avons vu, l'Etat régule peu les modes de production et de consommation. Pourtant, pour les entreprises les choses sont quelque peu différentes. Le Protocole de Kyoto prend un nouveau tournant : la régulation internationale va vers la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et vers " un changement durable " de comportements. Les Nations Unies s'imposent ainsi de plus en plus en tant que régulateur international.

    La place de notre client (grand distributeur)

    Notre client dans ce monde continue sur la lancée de sa stratégie actuelle.

    La consommation reste matérielle et massive. Les stratégies de communication et de marketing des acteurs de la grande distribution deviennent très agressives. Ils enchaînent les " promotions ", facilités de paiement, moyens de fidélisation, proposent des gammes " discount " et incitent à une consommation décomplexée. Les arguments marketing fondés sur les gains en termes de pouvoir d'achat ne sont plus toujours de mise : on assiste à une communication lourdement axée sur le bien-être et la paix, tirés de l' " acte de consommer " en lui-même. On consomme pour consommer, le plus le mieux.

    Les produits proposés par notre client sont matériels pour la majorité. Pour que la consommation fonctionne comme antistress collectif, elle devient ostentatoire, non soucieuse du gâchis qu'elle occasionne, excessive : les objets phares de cette consommation sont les voitures bolides à hydrocarbures et les objets à fort contenu technologique. En effet, la technologie et la science ayant " sauvé le monde ", elles sont adulées : les produits qui en découlent sont achetés en masse par la population des " croyants ". Les cycles technologiques sont très courts, et, une innovation en remplaçant très vite une autre, les consommateurs accélèrent le rythme de leur consommation de façon à être toujours à la pointe. La consommation soutenue des ménages continue donc à alimenter la croissance de notre client. Ce dernier propose marginalement des produits " responsables" vendus sous une autre enseigne, et profite d'un marché de niche parmi tant d'autres. Ces produits sont proposés à la population contestataire du mode de consommation actuel.

    Pour garder son statut et profiter longtemps encore de l'engouement général, le réseau de notre client s'est enrichi de son propre système de captation du CO2, le stockage était assuré dans des nappes creusées sous les entrepôts de marchandises. Cette technologie dans l'air du temps lui vaut l'admiration de ses clients, comme de l'Etat qui lui facilite grandement l'exercice de son activité : accords facilités pour l'implantation, subventions...Travaillant en parfaite collusion avec l'Etat qui ne régule pas la distribution et la production de ce géant prospère, il continue à se développer au rythme de la consommation fiévreuse de ses clients qui se jettent, partout dans le monde, sur ses produits. Le groupe connaît un grand succès dans les ex-PED, devenus cœur de l'économie mondiale. Notre client y est le symbole de la consommation à outrance et du modèle occidental et en cela répond au désir des PED de prospérer dans cette lignée.

    Deuxième scénario : Label Vie

    Société :

    La société française de 2050 se caractérise par l'importance accordée aux valeurs humaines, sociales. L'homme, au cœur de la société, n'est plus valorisé pour ce qu'il a, mais pour ce qu'il est, ce qu'il fait. Chacun se sent responsable du bien-être collectif, non seulement de son environnement proche mais aussi de la planète entière. Ce sentiment transparaît dans son comportement quotidien, ses engagements. La consommation matérielle n'a plus de sens en soi. Les excès, le gaspillage sont rejetés. Si l'on consomme du matériel, c'est par nécessité. On choisit des produits naturels, sains, éthiques, souvent produits à proximité. Si la technologie, les wikis font partie du quotidien et permettent de diffuser les bonnes pratiques grâce à des réseaux de passeurs passionnés, cette société est marquée par un retour à la nature, au spirituel, au contact humain. D'ailleurs, les associations et autres regroupements se multiplient pour organiser la vie dans ces villes vertes, autonomes en énergie et en fluides, reliées par des réseaux de transports propres...La démocratie participative s'illustre dans chaque décision, au niveau local ou national.

    Economie :

    L'économie française connaît une croissance qui profite à la majorité. Elle est soutenue par les investissements des industriels et des gouvernements dans les cleantechs et les innovations à vocation environnementale. Conscients de devoir répondre aux attentes de consommateurs toujours plus attentifs et de mieux en mieux informés, les industriels ne cessent d'améliorer la qualité de leurs produits et services. Des analyses de cycle de vie sont faites systématiquement, pour chaque produit, pour chaque projet. L'économie a évolué vers davantage de production immatérielle. On assiste véritablement à l'avènement de l'économie de fonctionnalité. Les produits étant durables, les consommateurs étant habitués à mutualiser leurs équipements, les entreprises préfèrent désormais concevoir des produits de très haute qualité, à très longue durée de vie, et les louer à leur consommateur avec les services de maintenance afférents.

    Cette mutation industrielle s'accompagne d'une réorganisation spatiale du territoire. Pour limiter les pertes d'énergies et de matières et optimiser les synergies, les entreprises s'organisent désormais en clusters. Associations locales et experts les aident à identifier les complémentarités, améliorer leurs processus et leur impact environnemental et sociétal. Ces lieux de production sont reliés aux agglomérations, éco-quartiers et autres lieux de vie par des réseaux de transport multimodaux qui permettent d'approvisionner les commerces de proximité facilement avec un impact environnemental et des nuisances réduits.

    Enfin, au niveau macroéconomique, les performances d'une économie, sa santé, ne sont plus évaluées d'un point de vue exclusivement économique. Les nouveaux indicateurs de richesse sont diversifiés et prennent en compte les anciennes externalités négatives, le capital humain et environnemental.

    Politique/ Législatif :

    Si l'Etat demeure indispensable pour assurer la paix sociale et la sécurité du pays, le modèle français a considérablement évolué depuis les années 2015. Sans toutefois abandonner son rôle social de redistribution de la richesse et de garant des droits fondamentaux de l'individu, l'Etat délègue une part importante de ses pouvoirs aux régions et collectivités locales, plus aptes à régler les problèmes locaux. Garant de la qualité des informations transmises au grand public, de la qualité des produits, il participe à la responsabilisation des individus dès leur plus jeune âge, par les messages diffusés sur les ondes. Il s'entoure d'experts, d'industriels et de représentants locaux pour décider des grandes orientations politiques, de projets plus spécifiques et des investissements prioritaires, notamment en matière de recherche et développement et de formation. Le triptyque politique - expert - citoyen et les modes de concertation démocratiques se sont désormais imposés.

    Technologie / Environnement :

    Les investissements massifs et continus depuis les années 2010 dans la recherche et développement à vocation environnementale ont porté leurs fruits. La qualité des produits, leur durée de vie, leur capacité à s'adapter aux modes de vie ne cessent de croître. Parallèlement aux textiles intelligents se développent des systèmes de domotique ultra-perfectionnés, des matériaux innovants, et des complémentarités à fort potentiel comme le couple habitat et transport (stockage de l'énergie produite par le bâti dans le véhicule).

    Dans le secteur de l'énergie, les techniques de production ne cessent de s'améliorer. Des techniques autrefois problématiques, comme le stockage de l'électricité ou le traitement des déchets nucléaires, sont désormais maîtrisées. Toutes les nouvelles constructions sont des bâtiments à énergie positive, les quartiers autonomes en énergies et " carbon neutral " sont la norme.

    Dans l'agriculture, le retour à des cultures extensives, adaptées au climat et aux sols implique de développer des engrais et pesticides naturels et de compenser les moindres quantités produites par des denrées plus qualitatives. Des progrès importants ont été ainsi accomplis en matière d'aliments enrichis en vitamines, minéraux et protéines.

    Toutes ces innovations, financées conjointement par le privé et le public, sont testées et diffusées grâce au vecteur de la connaissance libre et partagée, Internet, et par de nombreuses formations organisées dans les différents technopôles français et internationaux.

    La place de notre client (grand distributeur)

    Développer une activité pérenne dans la société décrite précédemment implique une modification de la stratégie du grand distributeur actuel, de son organisation et de ses produits.

    Par ailleurs, toute la logistique doit évoluer. La densification de l'habitat, l'engouement pour le frais et le naturel, les produits sains, impliquent de repenser le mode de distribution. Acheter des produits frais signifie aussi faire ses courses plusieurs fois par semaine, acheter en plus petites quantités... Le lieu de distribution doit donc se situer à proximité des lieux de vie et de travail. Il n'a plus besoin de s'étendre sur des surfaces immenses où les consommateurs se perdent dans les rayons, devant la multitude de produits inutiles, de gadgets jetables.

    Outre la conception des magasins, c'est donc toute l'offre qui doit être revue. Elle doit se recentrer sur l'essentiel, des produits de qualité, sains, accessibles à chaque classe sociale. Cette offre ne sera optimale que par la prise en compte des intérêts des consommateurs et des salariés.

    Les critères de valorisation ayant évolué, les consommateurs seront en effet acteurs de leur consommation, guidés par une information complète et fiable non seulement sur le cycle de vie des produits, leur bilan carbone et énergétique, mais aussi sur les processus de production. Il est donc crucial pour le distributeur de s'associer à des experts qui le guideront dans ses choix, à des panels de consommateurs avertis, à des fournisseurs responsables et certifiés par des organismes légitimes. Son catalogue ne sera plus le fruit d'une équipe de marketeurs mais l'aboutissement d'une véritable concertation des consommateurs.

    Le grand distributeur peut faire promouvoir les comportements responsables et orienter la société vers cette France de 2050. Selon un rapport de l'Institute for Public Policy Research (IPPR), le mode de communication le plus efficace est celui qui s'inspire du marketing des marques et amène les consommateurs à se reconnaître dans des comportements vertueux et à se sentir valorisés socialement. C'est la méthode du " héros ordinaire ".

    Troisième scénario : Au Pied des Murs

    Au fil du temps, des catastrophes naturelles toujours plus dévastatrices ont touché le monde : intempéries, raz de marée, sécheresses, grands froids, glissements de terrain, rendait la culture de la terre et la vie des hommes de plus en plus difficiles dans bien des régions du monde. Les Etats n'ont pas réussi à s'entendre pour juguler la panique généralisée qui s'est emparée des populations. Ainsi, les pays du Sud, qui pour la majorité d'entre eux, souffraient déjà de sous-développement et de famines récurrentes, ont vu leur situation économique et sociale empirer rapidement à partir des années 2020. Pour 10,6 milliards d'êtres humains, il n'y a guère d'autre option que l'exil ou la mort. La croissance de ce qui était jadis la France, dont l'économie est basée sur les services et quelques biens de haute valeur ajoutée et qui parvient à se nourrir en important ses denrées alimentaires, est clairement menacée. On assiste à un mouvement massif d'immigration, légale et illégale, vers les pays développés, qui compense une mortalité en hausse. En 2050 la population " recensée " de la France est de 70 millions d'habitants, mais ce territoire accueille certainement une centaine de millions d'âmes.

    Les mouvements de populations et la confrontation à la misère sont sources d'insécurité et de problèmes sanitaires. Ainsi, des maladies dues à l'eau (dont la qualité se détériore et qui est de plus en plus rare), telles que le choléra, le virus du Nil occidental (VNO), le paludisme, la salmonellose ou encore la légionellose frappent durement les populations, surtout les plus défavorisées. Par ailleurs l'épidémie de sida a gagné l'Europe du fait des mouvements de population et du peu d'investissements dans la prévention. Le sentiment xénophobe a gagné l'ensemble de la population française, et les tensions communautaires se font quotidiennes et violentes.

    Dans les années 2020-2030, malgré l'opposition des démocrates, la première " zone protégée " ouvre dans la région parisienne pour loger une communauté de riches français de souche. La communauté est encerclée de grands murs d'acier de 15m environ, infranchissables et gardés par des milices privées perchées sur miradors. Tout au long des années 2030, une partie croissante de la population française s'enferme donc dans des communautés de ce type, généralement situées au cœur des villes, laissant la périphérie et les campagnes aux populations immigrées et aux plus pauvres. Pour être admis dans ces communautés, il faut s'acquitter d'une cotisation annuelle très élevée. En 2050, 40% des français sont réfugiés dans une zone protégée et 60% en sont exclus. Les étrangers sont admis, pour un simple droit de visite ou un séjour plus long, mais des quotas sont mis en place et les demandeurs subissent toute une batterie de tests.

    Les communautés sont ravitaillées par des réseaux de transport qui se concentrent dans des couloirs de quelques kilomètres de large. Les convois qui y passent sont gardés par des milices privées et sont sécurisés par des moyens de traçabilité et de contrôle de l'information. Les communautés sont des lieux de concentration de la production, de la consommation, des richesses et du pouvoir : elles sont comparables à des cités-Etats et se sont substituées à un Etat défaillant qui a finalement disparu.

    Les habitants des zones protégées se savent en sursis, puisque la planète est de toute façon vouée à la catastrophe écologique. Aussi, seuls comptent l'accaparement du pouvoir et la réjouissance du corps, qui sont d'ailleurs intimement liés. Dans le monde des riches, on cherche à profiter au maximum avant la fin annoncée. Le gâchis y est preuve de puissance, la consommation à outrance devient la seule raison de vivre et le seul indice de la valeur d'un homme. Après 100 ans de culte de la minceur, l'obésité devient désirable : dans l'inconscient collectif, le plus puissant est aussi le plus gras. Une atmosphère de fin de règne romain plane.

    Les infrastructures de la communauté sont gérées par les détenteurs des moyens de communication et des ressources - routes, eau, gazoducs, pipelines -, provoquant une lutte constante pour le pouvoir. Les mafias en col blanc n'hésitent pas à user de l'intimidation, du marché noir et de la corruption pour accaparer le capital. Mais les intérêts supérieurs de la communauté et la phobie de la pauvreté extérieure restent toujours supérieurs au bien-être matériel ou à la soif de pouvoir. Seule la sécurité physique et alimentaire de la communauté fait l'objet d'investissements. Le reste de l'économie consiste à vendre, préparer et chanter les louanges d'orgies plus ou moins décadentes : commerce de denrées alimentaires produites dans le monde pauvre, gestion des réseaux de communication, vente de ressources naturelles, production de drogues de synthèse... L'essentiel du vieil appareil productif de la France est obsolète et abandonné : même les hôpitaux n'ont plus lieu d'être car le sens de la vie est... de mourir !

    Au-delà des barrières et des rares portes qui permettent à la nourriture d'affluer dans les communautés existe un monde régi par la loi de la jungle et dans lequel la lutte pour la survie est un souci de tous les instants. Les réfugiés climatiques, lorsqu'ils arrivent en France à partir des années 2020, espèrent trouver la prospérité et le repos. Ils ne trouvent, pour l'immense majorité d'entre eux, que la ségrégation géographique, l'ostracisme économique et la violence, et s'entassent dans de véritables ghettos. Le vol et la piraterie sont leur pain quotidien. Certains ont essayé de mener des rébellions, mais toute tentative a échoué.

    La place de notre client (grand distributeur)

    Notre client possède une centaine de communautés à travers le monde. C'est lui qui gère l'acheminement des biens dans celles-ci et les relations commerciales entre celles-ci.

    Les produits sont toujours vendus dans des supermarchés au sein des villes-états, mais le nombre de références a dramatiquement diminué : beaucoup de biens ne sont plus productibles, et le groupe doit en permanence gérer la pénurie. Le positionnement d'un grand distributeur est clairement bipolarisé : extrême luxe pour les riches des communautés, et ultra-BoP " (bottom of the pyramid) pour les pauvres, qui achètent leurs biens dans des centres sécurisés en bordure des vi I les-états

    La clé du maintien d'un grand distributeur dans ce monde est les relations qu'il entretient avec les sociétés de milices privées : la traçabilité de l'information et la sécurité sont les maître-mots.

    Notre client fait encore du profit, la pénurie lui permettant d'afficher des prix exorbitants que les riches sont toujours prêts à payer car l'hyperconsommation est une philosophie de vie. Néanmoins, son avenir comme celui de l'ensemble de la société paraît inéluctable : l'humanité creuse sa tombe un peu plus chaque jour. La grande distribution doit profiter jusqu'au bout de la situation, avant l'apocalypse finale.

    Quatrième scénario : Le Goulag Vert

    Société

    La société française (et plus largement européenne) en 2050 est marquée par une adhésion quasi-totale aux valeurs du développement durable : la déconsommation matérielle est acceptée par la majorité et l'ascétisme est chose commune Plus qu'à une réflexion réellement rationnelle, cette nouvelle conception de l'existence est essentiellement liée à la crainte, face aux catastrophes naturelles et plus largement face à l'avenir. Le peuple s'en remet ainsi à des experts écologistes censés détenir les solutions. La consommation de chacun est extrêmement contrôlée et les privations de libertés sont nombreuses au nom de la survie de l'espèce humaine.

    Des mouvements de contestation consuméristes subsistent mais demeurent dans la clandestinité, la " dénonciation écologique " étant érigée en règle et la répression sévère.

    Pour autant, les inégalités sont très faibles et le chômage quasi-inexistant. Les frontières de l'Europe ont été fermées pour éviter une immigration causée par le creusement des inégalités et la multiplication des catastrophes au niveau global, qui pourrait remettre en cause le fonctionnement du nouveau système.

    Economie

    L'économie est entièrement nationalisée : tous les moyens de production appartiennent à l'Etat, qui rémunère l'ensemble des travailleurs de façon presque égalitaire. Malgré cette centralisation, l'économie est également relocalisée. L'Etat affecte en effet les ressources aux Communautés Locales de Production, dont la production est avant tout destinée à une consommation locale. Chaque année, l'appareil d'Etat fixe un Seuil écologique en fonction duquel il alloue à chacun des Crédits Empreinte Ecologique (CEE), autrement dit des droits à polluer. Ces CEE sont échangeables sur un Marché Libre des Permis de polluer. Ceci autorise un certain choix en matière de consommation, puisqu'un arbitrage peut avoir lieu entre le prix des biens et leur caractère polluant. Cette petite liberté renforce la pérennité du système. Par ailleurs, l'Europe s'est totalement fermée au commerce international et son économie est donc autarcique.

    La décroissance est clairement considérée comme un objectif par l'Etat.

    Politique

    L'Europe est unifiée politiquement et les pleins pouvoirs ont été donnés à l'Etat. Un parti unique demeure, le PREVert (Parti Radical Européen Vert). La décroissance permettant d'assurer la survie de l'espèce est un objectif qui doit être pensé à l'échelle mondiale. L'Europe est considérée comme une première étape et la possibilité de " convertir " le reste du monde, éventuellement par la force, est envisagée. Le budget militaire est donc important et il s'agit de l'un des rares postes polluants tolérés.

    L'emprise sur la société est totale. Les achats et les déplacements des éco-citoyens sont contrôlés. La propagande est omniprésente et le Petit Livre Vert, distribué à tous, aide à convaincre les derniers récalcitrants de la nécessité de l'émergence d'un Homme Nouveau.

    Les frontières ont été fermées et l'immigration est nulle. Par ailleurs, les naissances sont contrôlées. L'objectif annoncé est une décroissance de la population puis son maintien à un niveau "optimal " déterminé par les experts en fonction des ressources.

    Technologie

    La recherche est un objectif central. Elle est assurée par des Unités Publiques de Recherche. El le suit trois axes principaux :

    - la recherche militaire;

    - le contrôle des citoyens - une Carte Verte a par exemple été distribuée à tous les éco-citoyens. Elle fait office de carte de paiement et de pièce d'identité, permettant à l'Etat de connaître consommation et déplacements de chacun ;

    - le développement des " cleantechs " et des énergies renouvelables. Mais si la technologie est un moyen d'action, elle n'est en aucun cas le " cœur " du système : l'impact moindre sur l'environnement est avant tout dû à une nouvelle conception de l'existence et non à une révolution technologique.

    Environnement

    Les catastrophes naturelles qui touchent l'Europe ponctuellement renforcent la crainte de la population, qui s'en remet à l'Etat. Elles créent par ailleurs des tensions à l'échelle mondiale, tensions renforcées par la limitation des ressources et la multiplication des pénuries.

    La baisse de la pollution et plus largement des impacts sur l'environnement est un objectif partagé par tous les Européens. Mais cet objectif ne se traduit pas par une vie en harmonie avec la nature, qui est avait tout considérée comme une menace.

    Législatif

    La Loi est partout. La vie quotidienne de chacun est réglée par les normes et les règlements. La censure est forte et les médias contrôlés par l'Etat. Le système est répressif et les opposants sont enfermés dans des éco-goulags.

    La place de notre client (grand distributeur)

    Dans le monde du goulag vert, les grands distributeurs en tant que tels n'existent plus en Europe. L'ensemble de l'économie a été étatisé. Mais, plus encore, un grand distributeur n'a absolument pas sa place dans ce monde. L'essentiel de la production est désormais assuré par les Communautés Locales de Production (CLP). Il s'agit quasi exclusivement de biens de première nécessité, essentiellement alimentaires. La consommation de chacun est surveillée et limitée par les Crédits Empreinte Ecologique distribués. Les produits sont en partie redistribués au sein même des unités de production, et le reste est consommé le plus localement possible. Les hypermarchés n'existent évidemment plus et ont été détruits ou reconvertis. Les produits sont acheminés des CLP vers un réseau de petits commerces particulièrement dense. Les habitants peuvent ainsi faire leurs achats en utilisant des modes de transport doux, à savoir le vélo ou la marche à pied. L'Etat s'est approprié les anciens bâtiments de notre client (enseignes, entrepôts...) pouvant avoir une utilité dans ce nouveau fonctionnement.

    Notre client a survécu à l'international. Le monde est marqué par les catastrophes naturelles et les replis nationalistes. La grande distribution est présente dans les zones ayant conservé un modèle consumériste proche de celui qui prédominât dans les pays occidentaux au début du XXI° siècle. Il s'agit en particulier de l'Asie et le nouveau siège du groupe est à Pékin.

    Signaux faibles : utilisation prospective des scénarios

    Les signaux faibles sont les éléments de perception de l'environnement, opportunités ou menaces, qui doivent faire l'objet d'une écoute anticipative, appelée veille, dans le but de participer à l'élaboration de choix prospectifs en vue d'établir une stratégie, et de réduire l'incertitude.

    Le but est d'analyser les évolutions à venir, afin d'anticiper la possibilité de réalisation des scénarios. Ainsi, le scénario qui aura le plus grand nombre de signaux allumés " est le plus probable. Ci-dessous, une liste de signaux annonçant les différents mondes décrits par nos scénarios.

    Sous perfusion

    5. Découvertes de nouvelles ressources énergétiques non renouvelables

    8. Creusement des inégalités (écart inter-décile > 8)

    13. Accroissement de la R&D (> 3% du PIB)

    20. Explosion des maladies liées à la consommation (obésité, AVC...)

    Label Vie

    1. Majorité de consommateurs responsables (baromètre Ethicity)

    2. Taux de prélèvement obligatoire supérieur à 50%

    6. Part des énergies renouvelables > à 20% dans la consommation énergétique

    7. Budget des collectivités locales > 40% du PIB

    9. Relocalisation de l'économie (baisse du taux d'ouverture des régions)

    11. Croissance de l'aide au développement (part du PIB > 0,7%)

    13. Accroissement de la R&D (> 3% du PIB)

    15. L'école diffuse des valeurs

    17. Démocratie participative et locale

    21. Développement de la RSE (baromètres indépendants)

    24. Diffusion de produits intelligents

    Au pied des murs

    3. Désengagement de l'Etat (Taux de prélèvement obligatoire inférieur à 40%)

    8. Creusement des inégalités (écart inter-décile > 8)

    10. Fermeture des frontières à l'immigration

    12. Récession longue (5 années consécutives)

    16. Multiplication des atteintes aux valeurs démocratiques

    18. Augmentation de la criminalité (taux de criminalité)

    19. Part de l'économie informelle dans le PIB > 15%

    20. Explosion des maladies liées à la consommation (obésité, AVC...)

    22. Montée de la peur et du mal-être (Consommation d'anxiolytiques)

    23. Multiplication des émeutes de la faim dans les pays du Sud

    Le Goulag Vert

    2. Taux de prélèvement obligatoire supérieur à 50%

    4. Nationalisations de médias privés

    10. Fermeture des frontières à l'immigration

    12. Récession longue (5 années consécutives)

    14. L'école impose des comportements

    15. L'école diffuse des valeurs

    16. Multiplication des atteintes aux valeurs démocratiques

    18. Augmentation de la criminalité (taux de criminalité)

    22. Montée de la peur et du mal-être (Consommation d'anxiolytiques)

    23. Multiplication des émeutes de la faim dans les pays du Sud

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  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Avril 2010 à 23:12
    laloose
    Intéressant.
    Je trouve un peu dommage que la notion de décroissance soit une fois de plus dénigrée au point d'être assimilée à un mouvement en marche vers la dictature. Dommage, car décroitre en Avoir peut souvent se révéler être une opportunité pour croître en Etre.
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    Jeudi 22 Avril 2010 à 17:37
    Le scénario "Label vie" s'inscrit dans une décroissance de l'avoir compensée par une croissance de l'être.
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